Symphorien était originaire d’Autun. Dès l’adolescence, il se fit remarquer par la gravité de ses mœurs. Et, comme, le jour de la fête de Vénus, les païens présentaient au préfet Héraclius une statue de cette déesse, Symphorien refusa d’adorer la statue : en punition de quoi il fut roué de coups et jeté en prison. Le préfet lui offrit ensuite de nombreux présents, s’il voulait sacrifier aux idoles. Mais Symphorien lui dit : « Notre Dieu, de même qu’il sait récompenser les mérites, sait aussi punir les péchés. Et vos présents sont des poisons enveloppés de miel. Et votre avidité même, quand elle croit tout avoir, ne possède rien ; et votre joie ressemble au verre, qui, dès qu’il commence à briller, se brise en morceaux ! » Ce qu’entendant, le juge, furieux, ordonna que Symphorien fût mis à mort.
Pendant qu’on le conduisait au supplice, sa mère, du haut d’un mur, lui criait : « Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle ! regarde en haut, contemple Celui qui règne dans les cieux ! Tu sentiras alors que ta vie ne t’est pas enlevée, mais, au contraire, changée en une vie meilleure ! » Bientôt après, Symphorien fut décapité. Son corps, pris par les chrétiens, fut enseveli religieusement. Et tant de miracles se produisirent sur son tombeau, que les païens eux-mêmes le tinrent en grand honneur. Grégoire de Tours raconte notamment qu’un chrétien, ayant arrosé trois cailloux du sang qui avait jailli du tronc coupé de saint Symphorien, mit ces cailloux dans une boîte d’argent, et prit l’habitude de les porter sur lui. Et comme, un jour, le camp où il était se trouva détruit de fond en comble par un incendie, la boîte seule resta intacte, avec l’étui de bois où elle était enfermée. Le martyre du saint eut lieu en l’an du Seigneur 270.
CXXI
SAINT BARTHÉLEMY, APÔTRE
(24 août)
I. L’apôtre Barthélemy se rendit aux Indes, qui sont placées à l’extrémité du monde. Là, il entra dans un temple où était une idole nommée Astaroth ; et il s’installa dans ce temple comme un pèlerin. Or l’idole Astaroth était habitée par un démon qui prétendait guérir les maladies, encore que, en réalité, il ne les guérît point, mais empêchât seulement les malades de souffrir. Et voici que, une foule énorme de pèlerins étant entrée dans le temple où était l’idole, celle-ci refusa complètement d’exercer sur les malades son action accoutumée. Les pèlerins se rendirent alors dans une ville voisine, où se trouvait une autre idole nommée Bérith ; et ils demandèrent à celle-ci pourquoi Astaroth les laissait sans réponse. Et Bérith leur dit : « C’est qu’Astaroth est chargée de chaînes de feu, qui ne lui permettent ni de respirer ni de parler, et cela depuis l’instant où l’apôtre Barthélemy est entré dans le temple ! » Et eux : « Qui est donc ce Barthélemy ? » Et le démon Bérith : « C’est un ami du Dieu du ciel, venu dans notre province pour en chasser tous les dieux indiens. » Et eux : « A quel signe pourrons-nous le reconnaître ? » Et Bérith : « Il a les cheveux noirs et crépus, la chair blanche, les yeux grands, les narines égales et bien ouvertes, la barbe épaisse avec quelques poils blancs, la stature moyenne ; et il est vêtu d’un manteau blanc avec des pierres rouges aux angles. Vingt-six ans d’âge ; et cette propriété, que son vêtement et ses sandales ne peuvent ni s’user ni se salir, bien que cent fois, jour et nuit, il s’agenouille pour prier. Quand il marche, des anges l’accompagnent, l’empêchant de se fatiguer et de souffrir de la soif. Toujours joyeux d’âme et de visage, il sait tout, comprend toutes les langues, prévoit tout ; et déjà il sait que je vous parle en ce moment. Je vous en prie, s’il consent à se montrer à vous, demandez-lui de ne point venir ici, car ses anges ne manqueraient point de me traiter comme ils ont traité mon compagnon Astaroth ! » On chercha donc Barthélemy pendant deux jours, mais sans pouvoir le découvrir.
Cependant, comme l’apôtre passait dans une rue, un démon s’écria, par la bouche d’un possédé : « Barthélemy, apôtre de Dieu, tes prières me brûlent ! » Et l’apôtre : « Tais-toi, et sors de cet homme ! » Et aussitôt le possédé se trouva délivré. La nouvelle du miracle parvint alors au roi du pays, qui s’appelait Polème. Et comme celui-ci avait une fille folle, il fit prier l’apôtre de venir la guérir. L’apôtre vint, et trouva la jeune fille liée avec des chaînes, car elle mordait ceux qui l’approchaient. Il ordonna aussitôt de la délivrer : et comme les ministres du roi n’osaient la toucher, il leur dit : « Ne craignez rien, car j’ai déjà enchaîné le démon qui était en elle ! » Et, en effet, dès qu’on lui eut ôté ses chaînes, elle recouvra l’esprit. Alors le roi fit placer sur des chameaux tout un trésor d’or, d’argent et de pierres précieuses, et ordonna qu’on le portât à l’apôtre, qui était reparti. Mais en vain on le chercha dans tout le royaume.
Le lendemain, le roi était seul dans sa chambre lorsque Barthélemy lui apparut, et lui dit : « Pourquoi m’as-tu fait chercher, hier, avec tes présents ? Ces présents sont nécessaires à ceux qui désirent les choses terrestres, mais non à moi, qui ne désire rien de terrestre ! » Après quoi il exposa à Polème le mystère de notre rédemption et les sacrements de la foi. Et il ajouta que, si le roi voulait recevoir le baptême, il se chargerait ensuite de lui montrer son ancien dieu tout lié de chaînes. Le lendemain, comme les prêtres sacrifiaient aux idoles près du palais du roi, le diable se mit à leur crier : « Malheureux, cessez de m’offrir des sacrifices : car je suis enchaîné de chaînes de feu par un ange de Jésus-Christ, que les Juifs ont crucifié ! Ce Jésus a dompté la mort elle-même, notre souveraine, et il a enchaîné notre prince, qui, est l’auteur de toute mort ! » Aussitôt la foule voulut abattre les idoles, à grand renfort de cordes ; mais on ne put y parvenir. Alors l’apôtre ordonna au démon de sortir de l’idole et de briser celle-ci. Et aussitôt le démon, sortant de l’idole, mit en pièces celle-ci et toutes les autres qui étaient dans le temple. Alors Barthélemy, ayant prié Dieu, guérit tous les malades venus en pèlerinage auprès d’Astaroth. Puis il dédia à Dieu le temple, et ordonna au démon de se retirer dans un lieu désert. Et, au même instant, on vit un ange qui, volant tout à l’entour du temple, fit, à ses quatre coins, le signe de la croix, en disant : « De même que le Seigneur vous a purifiés de vos maladies, de même il purifie ce temple de toute souillure ! Et avant que le démon qui habitait ici s’en aille au désert, Dieu m’a ordonné de vous le montrer. Ne le craignez pas, mais imprimez sur votre front le signe que vous m’avez vu faire aux quatre coins du temple ! » Et l’ange leur montra un Ethiopien tout noir, au visage pointu, avec une barbe touffue, des poils sur tout le corps, des yeux enflammés, une bouche vomissant du soufre, et les mains enchaînées derrière le dos. Alors le roi se fit baptiser avec sa femme, ses fils et tout son peuple ; et, désormais, renonçant à sa royauté, il devint disciple de l’apôtre.
Les prêtres des idoles, chassés par Polème, se rendirent auprès du frère de celui-ci, Astiage, et se plaignirent devant lui des méfaits de l’apôtre. Astiage, furieux, envoya à la recherche de Barthélémy toute une armée, qui finit par s’emparer de lui. Et Astiage : « Est-ce toi qui as séduit mon frère ? » Et l’apôtre : « Je ne l’ai point séduit, mais converti ! » Et Astiage : « De même que tu as amené mon frère à abandonner ses dieux pour le tien, de même je saurai bien te faire abandonner ton Dieu pour sacrifier aux miens ! » Et l’apôtre : « Le dieu qu’adorait ton frère, je l’ai enchaîné, au vu de tous, et forcé à détruire ses idoles ! Si tu parviens à faire subir le même traitement à mon Dieu, je consentirai à adorer tes simulacres ; mais si tu n’y parviens pas, je détruirai tes simulacres pour que tu croies en mon Dieu. » A peine avait-il ainsi parlé, qu’on vint annoncer au roi que son idole Baldak venait de tomber de son piédestal et de se briser en morceaux. Ce qu’apprenant, le roi, furieux, déchira en deux son manteau de pourpre, ordonna que l’apôtre fût battu de verges, et le fit enfin écorcher vif. Les chrétiens enlevèrent le corps du martyr, et lui accordèrent les honneurs qui lui étaient dus. Quant au roi Astiage et aux prêtres des idoles, ils furent saisis par des démons, et périrent misérablement. Au contraire, l’ex-roi Polème fut ordonné évêque, et, durant vingt ans, s’acquitta saintement des devoirs de l’épiscopat.
Sur le genre exact du martyre de saint Barthélemy les avis diffèrent : car saint Dorothée affirme expressément qu’il a été crucifié. Et il ajoute que son supplice eut lieu dans une ville d’Arménie nommée Albane, comme aussi qu’il fut crucifié la tête en bas. D’autre part, saint Théodore assure que l’apôtre a été écorché vif ; et il y a encore d’autres historiens qui prétendent qu’il a eu la tête tranchée. Mais, au fait, cette contradiction n’est qu’apparente : car rien n’empêche de penser que le saint ait été d’abord mis en croix, puis, pour plus de souffrances, écorché vif, et enfin décapité.
II. Le bienheureux Théodore, abbé et docteur, après avoir raconté le martyre de saint Barthélemy, dont il place la scène à Albane en Arménie, écrit ce qui suit : « La fureur de ses bourreaux était telle que la mort même ne l’apaisa point. Elle s’acharna contre son corps même, qui fut jeté à la mer avec ceux de quatre autres martyrs. Et les cinq corps vénérables, abandonnés au courant des flots, abordèrent dans une île voisine de la Sicile appelée Lipari, où ils furent recueillis par l’évêque d’Ostie, qui se trouvait là en ce moment. Mais quatre d’entre eux, laissant à Lipari les restes de Barthélemy, poursuivirent leurs routes vers d’autres régions. L’un d’eux, Papin, se rendit dans une ville de Sicile, appelée Milas ; un autre, Lucien, parvint à Messine ; les deux derniers furent envoyés par Dieu en Calabre, Grégoire dans la ville de Colone, Achace dans la ville de Chalé. Quant à Barthélemy, il fut reçu à grand renfort d’hymnes et de cierges, et un temple magnifique s’éleva en son honneur. Et le mont de Vulcain, qui lançait des flammes jusque sur les habitants de Lipari, s’éloigna soudain à sept stades de là, de telle sorte que, aujourd’hui encore, se dressant au bord de la mer, il apparaît comme la figuration d’un feu prenant la fuite. »
III. L’an du Seigneur 331, les Sarrasins, ayant envahi l’île de Lipari, brisèrent le tombeau de saint Barthélemy, et dispersèrent ses os. Mais à peine eurent-ils quitté l’île, que le saint apparut à un moine et lui dit : « Lève-toi et recueille mes os, qui sont dispersés ! » Et le moine : « Pourquoi recueillerais-je tes os, ou te rendrais-je un honneur quelconque, à toi qui as laissé dévaster notre île sans nous prêter secours ? » Et le saint : « Pendant longtemps le Seigneur, sur ma prière, a épargné ce peuple ; mais ses péchés sont devenus si nombreux que je n’ai plus pu obtenir leur pardon. » Le moine lui demanda alors à quel signe il pourrait reconnaître ses os, parmi tous ceux que les Sarrasins avaient dispersés. Et le saint : « Va les chercher pendant la nuit, et recueille ceux que tu verras briller comme du feu ! » Le moine fit ainsi, recueillit les os de l’apôtre, et les transporta par mer à Bénévent, métropole de la Pouille. Et aujourd’hui encore les habitants de Bénévent prétendent posséder le corps de saint Barthélemy, bien que, d’après l’opinion générale, ce corps se trouve désormais à Rome.