Prothe et Hyacinthe étaient compagnons d’études d’Eugénie, fille d’un noble romain nommé Philippe. Celui-ci, ayant été nommé par le Sénat préfet d’Alexandrie, avait emmené avec lui dans cette ville sa femme Claudie, ses fils Avit et Serge, et sa fille Eugénie, instruite excellemment dans la connaissance des arts et des lettres. A quinze ans, Eugénie fut demandée en mariage par Aquilin, fils du consul Aquilin. Mais elle : « Ce n’est point d’après la naissance qu’on doit se choisir un mari, mais d’après les mœurs et le caractère ! »

Un hasard fit tomber entre ses mains la doctrine de saint Paul, et aussitôt son âme commença à devenir chrétienne. Les chrétiens avaient alors l’autorisation de demeurer dans un village voisin d’Alexandrie. Eugénie s’y rendit, comme en promenade, et elle entendit que les chrétiens chantaient : « Tous les dieux des nations ne sont que des idoles ; un seul Dieu a créé le ciel et la terre. » Alors elle dit à ses compagnons d’études Prothe et Hyacinthe : « Nous avons approfondi tous les syllogismes des philosophes, les catégories d’Aristote, et les idées de Platon, et les préceptes de Socrate. Mais voici que la phrase que chantent ces chrétiens détruit tout ce qu’ont dit les poètes, les orateurs et les philosophes. Une puissance usurpée a fait de moi votre supérieure ; mais à présent la sagesse fait de moi votre sœur. Donc, soyez mes frères, et suivons le Christ ! » Les deux esclaves y consentirent, et Eugénie, ayant revêtu des habits masculins, se rendit avec eux dans un monastère dont l’abbé était un saint homme nommé Hélénus. Cet Hélénus, discutant un jour avec un hérétique, et ne parvenant pas à le convaincre par ses arguments, fit allumer un grand feu, et offrit à son adversaire d’y entrer avec lui, sous la condition que celui des deux qui en sortirait indemne, serait considéré comme professant la vérité. Puis il entra lui-même, le premier, dans la flamme, et en sortit sans le moindre mal. Et l’hérétique, ayant refusé d’y entrer à son tour, fut honteusement chassé par la foule. C’est donc vers cet Hélénus que se rendit la jeune fille, et elle lui dit qu’elle était un homme. Et lui : « Tu as bien raison de le dire, car, bien que tu sois femme, tu agis en homme ! » Après quoi il l’admit au nombre de ses moines avec Prothe et Hyacinthe, et lui ordonna de prendre le nom de frère Eugène.

Cependant, le père et la mère d’Eugénie, ne la voyant pas revenir chez eux, la firent rechercher partout sans pouvoir la trouver. Des devins, consultés par eux, leur répondirent que la jeune fille avait été transportée au ciel, où elle était devenue un astre. Aussi le père fit-il exécuter une statue de sa fille, et enjoignit-il au peuple de l’adorer. Et Eugénie, dans son monastère, vivait avec ses compagnons dans la crainte de Dieu, de telle sorte que, à la mort de l’abbé, c’est elle qui fut élue pour le remplacer.

Il y avait alors à Alexandrie une femme riche et noble, appelée Mélancie, que sainte Eugénie avait guérie de la fièvre quarte en l’oignant d’huile au nom de Jésus. Cette femme, frappée de l’élégance et de la beauté de celui qu’elle croyait être le Frère Eugène, se prit pour lui d’un violent amour, et songea aux moyens d’entrer en relations intimes avec lui. Elle imagina de feindre une maladie, et de prier le Frère de venir la voir. Et, quand il fut venu, elle lui révéla combien elle le désirait ; après quoi, le suppliant de s’unir charnellement à elle, elle se jeta à son cou et le couvrit de baisers. Indigné de cette conduite, le Frère Eugène lui dit : « Tu mérites bien ton nom de Mélancie, car tu es pleine de noirceur, et la digne fille du prince des ténèbres ! » Aussitôt la dame, furieuse de sa déception, et craignant en outre d’être dénoncée, se résolut à dénoncer la première, et proclama que le Frère Eugène avait voulu la violer. S’étant rendue chez le préfet Philippe, elle lui dit : « Un jeune chrétien, venu chez moi sous prétexte de me guérir, a eu l’impudence de se jeter sur moi pour me violer ; et sans l’aide de ma servante, qui se trouvait dans ma chambre, le monstre aurait assouvi sur moi son ignoble désir. » Ce qu’entendant, le préfet, irrité, fit saisir Eugénie et les autres serviteurs du Christ, et déclara que tous seraient livrés aux bêtes. Quand Eugénie fut amenée devant lui, il lui dit : « Apprends-nous donc, scélérat, si c’est votre Christ qui vous a ordonné de violer les femmes de noble maison ! » Alors Eugénie, baissant la tête pour n’être pas reconnue, répondit : « Notre Christ nous a enseigné la chasteté, et a promis la vie éternelle à ceux dont les âmes et les corps seraient purs. Quant à cette Mélancie, nous pourrions la convaincre de faux témoignage ; mais mieux vaut que nous souffrions nous-mêmes, car, pour faire la preuve de son mensonge, nous devrions sacrifier le fruit de notre patience ! » On fit alors venir la servante de Mélancie ; cette femme, stylée par sa maîtresse, répéta que le Frère Eugène avait voulu violer celle-ci. Et Eugénie : « Puisque c’est ainsi, puisque l’impudique ose accuser d’un tel crime les serviteurs du Christ, je dévoilerai la vérité, non point par orgueil, mais pour la gloire de Dieu ! » Disant cela, elle coupa sa tunique de haut en bas, jusqu’à la ceinture, et l’on vit qu’elle était une femme. Et elle dit au préfet : « Je suis Eugénie, ta fille, Claudie est ma mère, Avit et Serge, que je vois assis près de toi, sont mes frères, et les deux moines que voici sont Prothe et Hyacinthe ! » Aussitôt le père, reconnaissant sa fille ; se jeta dans ses bras en pleurant, et au même instant une flamme, descendue des cieux, consuma Mélancie et tous ses faux témoins.

C’est ainsi qu’Eugénie convertit son père, sa mère, ses frères, et toute leur maison. Philippe, se démettant de ses fonctions, fut élu évêque par les chrétiens, et souffrit le martyre pour la foi. Eugénie revint, avec ses frères et sa mère, à Rome, où ils firent de nombreuses conversions. Et un jour, par ordre de l’empereur, elle fut attachée à une grosse pierre et jetée dans le Tibre ; mais la pierre se détacha de son corps, et on vit la jeune fille marcher saine et sauve sur les eaux. On la plongea dans une fournaise ardente ; la flamme s’éteignit aussitôt. On l’enferma dans un cachot sans fenêtre ; mais la cachot se remplit d’un rayonnement de lumière. On la laissa dix jours sans nourriture ; le dixième jour, le Sauveur lui apparut, lui offrit un pain, et lui dit : « Reçois cette nourriture de ma main ! Je suis ton Sauveur, que tu as aimé de toute ton âme ! Et sache que, le jour anniversaire de ma naissance terrestre, je t’appellerai près de moi ! » Et en effet, le jour de Noël, un bourreau trancha la tête de la sainte. Alors celle-ci apparut à sa mère, et lui annonça que, le dimanche suivant, elles se retrouveraient au ciel. Et en effet, le dimanche suivant, Claudie, pendant qu’elle se tenait en prière, rendit son âme à Dieu. Quant à Prothe et Hyacinthe, sur leur refus de sacrifier aux idoles, ils eurent la tête tranchée. Cela se passait sous le règne de Valérien et de Gallien, en l’an du Seigneur 256.

CXXXIII
L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX
(14 septembre)

I. La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix a été instituée en souvenir d’un solennel hommage rendu à la croix du Seigneur. L’an 615, Dieu permit que son peuple fût livré en proie à la cruauté des païens. Cette année-là, le roi des Perses, Cosroës, conquérant du monde, vint à Jérusalem, et y fut frappé de terreur devant le sépulcre du Christ ; mais, en s’en allant, il emporta avec lui la partie de la sainte croix que sainte Hélène avait laissée à Jérusalem. Puis, rentré dans sa capitale, il imagina de se faire passer pour dieu. Il se construisit une tour d’or et d’argent toute semée de pierreries, et y plaça les images du soleil, de la lune et des étoiles. Au sommet de la tour il recueillait de l’eau, qui montait jusque-là par un conduit secret, et il la faisait pleuvoir sur la ville comme une vraie pluie. Il y avait aussi sous la tour, dans une caverne, des chevaux qui tournaient en traînant des chars, de telle sorte qu’ils semblaient ébranler la tour, avec un bruit imitant le tonnerre. Abandonnant à son fils le soin du royaume, Cosroës se retira dans cette tour, s’assit dans un trône, comme s’il était Dieu le Père, plaça à sa droite le bois de la croix pour représenter le Fils, à gauche plaça le coq pour représenter le Saint-Esprit, et ordonna qu’on lui rendît le culte divin.

Alors l’empereur Héraclius réunit une nombreuse armée, et vint livrer bataille au fils de Cosroës sur les bords du Danube. Et les deux princes convinrent qu’ils lutteraient seuls sur un pont, de telle sorte que le vainqueur pût obtenir l’empire sans aucun dommage pour l’une ni l’autre armée. Et l’on décréta que quiconque voudrait aider son prince aurait les jambes et les bras coupés, et serait jeté dans le fleuve. Mais Héraclius se recommanda à Dieu et à la sainte croix. Aussi fut-il vainqueur, après une longue lutte, et soumit-il à son empire l’armée ennemie. Tout le peuple de Cosroës se convertit à la foi chrétienne et reçut le baptême. Seul Cosroës ignorait l’issue de la guerre : car, afin d’être adoré comme un dieu, il n’admettait aucun homme à lui parler familièrement. Mais Héraclius parvint jusqu’à lui et, le trouvant assis sur son trône doré, il lui dit : « Puisque tu as honoré en une certaine mesure le bois de la sainte croix, je te laisserai la vie et le pouvoir royal si tu consens à recevoir le baptême ; si, au contraire, tu t’y refuses, je te trancherai la tête ! » Cosroës ayant refusé de se convertir, Héraclius tira son épée et lui trancha la tête. Puis, quand il l’eut fait ensevelir avec les honneurs dus à sa royauté, il fit baptiser son jeune fils âgé de dix ans, le présenta lui-même sur les fonts baptismaux, et lui transmit le royaume de son père. Il fit seulement détruire la tour de Cosroës, et en distribua l’argent à son armée, réservant l’or et les pierreries pour servir à la reconstruction des églises que le tyran avait détruites.

Il alla ensuite rapporter à Jérusalem la sainte croix. Et comme, sur son cheval royal et avec ses ornements impériaux, il descendait du mont des Oliviers, il arriva devant la porte par où était entré Notre-Seigneur, la veille de sa passion. Or voici que les pierres de la porte se rejoignirent de façon à former comme un mur. Et au-dessus de la porte apparut un ange qui, tenant en main le signe de la croix, dit : « Lorsque le Roi des Cieux est entré par cette porte, ce n’est pas avec un luxe princier, mais en pauvre, et monté sur un petit âne : en quoi il vous a laissé un exemple d’humilité que vous devez suivre ! » Puis, cela dit, l’ange disparut. Alors l’empereur, tout en larmes, se déchaussa, se dépouilla de ses vêtements jusqu’à la chemise, et, prenant la croix du Seigneur, il en frappa humblement la porte qui, se soulevant, le laissa passer avec toute sa suite. Et une odeur délicieuse se dégagea du bois sacré. Et l’empereur s’écria pieusement : « O croix plus splendide que tous les astres, célèbre et chère, qui seule as mérité de porter l’âme du monde, doux bois, clous précieux, sauvez la troupe qui se réunit aujourd’hui pour vous louer, munie de votre signe ! » Et aussitôt que la croix fut restituée en son lieu, les anciens miracles se renouvelèrent. Des morts ressuscitèrent, quatre paralytiques furent guéris, dix lépreux furent purifiés, quinze aveugles recouvrèrent la vue, des démons s’enfuirent des corps dont ils s’étaient emparés ; et ainsi l’empereur, après avoir reconstruit les églises et les avoir comblées de présents, revint dans sa capitale.

Cependant d’autres chroniques donnent un autre récit de cette exaltation de la sainte croix. Elles prétendent que, comme Cosroës s’était emparé de Jérusalem et qu’Héraclius voulait faire la paix avec lui, le roi des Perses avait juré de ne pas accorder la paix aux Romains aussi longtemps qu’ils n’auraient pas renié le crucifix pour adorer le soleil. Sur quoi Héraclius, rempli d’un saint zèle, l’avait attaqué, battu et repoussé jusqu’à Ctésiphon. Là Cosroës, atteint de dysenterie, avait voulu couronner roi son fils Medase. Ce qu’apprenant, son fils aîné, Syroïs, s’était allié avec Héraclius, avait jeté son père en prison et l’avait enfin fait tuer à coups de flèches. Il avait ensuite rendu à Héraclius le bois de la croix, ainsi que le patriarche Zacharie, que Cosroës avait également emmené de Jérusalem. Et l’empereur s’était empressé de rapporter la croix à Jérusalem, d’où il l’avait ensuite transportée à Constantinople.