II. A Constantinople, un Juif, étant entré dans l’église de Sainte-Sophie, avait aperçu une image du Christ. Voyant qu’il était seul, il tira son épée, visa l’image et frappa le Christ à la gorge : et aussitôt un flot de sang jaillit, qui arrosa le visage et toute la tête du Juif. Celui-ci, épouvanté, prit l’image, la jeta dans un puits, et s’enfuit. Il fut rencontré par un chrétien, qui lui dit : « D’où viens-tu, Juif ? Tu as commis un meurtre ! » Et comme le Juif niait, le chrétien lui dit : « Certes, tu as commis un meurtre, car tu as encore la tête tout arrosée de sang ! » Et le Juif : « En vérité le Dieu des chrétiens est un grand Dieu, et tout confirme sa foi ! Ce n’est pas un homme que j’ai frappé, mais l’image du Christ, et aussitôt le sang a jailli de sa gorge ! » Puis le Juif conduisit ce chrétien jusqu’au puits, d’où l’on retira l’image sainte. Et, aujourd’hui encore, on voit la trace de la blessure dans la gorge du Christ.

III. Dans la ville de Berith, en Syrie, un chrétien, qui avait loué un logement à l’année, avait fixé au mur une croix, devant laquelle il faisait ses prières. Mais, au bout d’une année, il se loua un autre logement et oublia d’emporter le crucifix. Le logement fut alors loué à un Juif qui, un jour, invita à dîner un de ses concitoyens. Et voici que, à table, l’invité aperçoit sur le mur le crucifix. Furieux, il demande à son hôte comment il ose garder chez lui l’image du Nazaréen. En vain l’hôte lui jure, par tous les serments de sa race, que jamais encore il ne s’est aperçu de la présence du crucifix. L’invité feint de se calmer, dit adieu à son hôte affectueusement, et s’en va le dénoncer au chef des Juifs. Aussitôt tous les Juifs de la ville s’assemblent, envahissent le logement, et, apercevant la croix, accablent d’injures et de coups leur malheureux frère, qu’ils jettent, à demi mort, sur les pierres du chemin. Après quoi ils foulent aux pieds l’image sainte, et recommencent sur elle tous les sacrilèges de la passion du Seigneur. Mais, au moment où ils lui percent le flanc d’un coup de lance, voici que de l’eau et du sang en jaillissent si abondamment qu’un grand vase s’en trouve rempli. Les Juifs, stupéfaits, emportent ce sang dans leur synagogue ; et tout malade qui l’applique sur son corps est aussitôt guéri. Ce que voyant, les Juifs vont raconter toute l’histoire à l’évêque du diocèse et reçoivent le baptême. L’évêque transvase le sang miraculeux dans des ampoules de cristal ; puis, mandant près de lui le chrétien à qui appartenait le crucifix, il le questionne sur la provenance de celui-ci. Et le chrétien lui répond : « Ce crucifix est l’œuvre de Nicodème, qui, en mourant, l’a légué à Gamaliel, qui l’a légué lui-même à Zachée, qui l’a légué à Jacques, qui l’a légué à Simon. Après la destruction de Jérusalem, les fidèles l’ont emporté dans le royaume d’Agrippa, et ainsi il est venu entre les mains de mes parents, qui me l’ont légué par héritage. » Ce miracle eut lieu en l’an 750. C’est en souvenir de lui que, le 3 décembre, l’Eglise institua la fête du Souvenir de la Passion : ou encore, suivant d’autres, le 5 novembre. A Rome, une église fut consacrée en l’honneur du Sauveur, où l’on conserve aujourd’hui encore une ampoule de ce sang, et où une fête solennelle est célébrée à son sujet.

IV. Les infidèles eux-mêmes reconnaissent la vertu de la croix. D’après saint Grégoire, au troisième livre de ses Dialogues, André, évêque de Fondi, ayant permis à une religieuse de demeurer avec lui, le diable, pour le tenter, lui imprima dans l’esprit l’image de cette femme, de telle façon que, dans son lit, il était poursuivi de pensées lubriques. Or, certain soir, un Juif, venant à Rome, et ne trouvant plus de place dans les auberges, s’installa pour la nuit dans un temple d’Apollon. Et, bien qu’il ne fût pas chrétien, il avait si peur d’être puni par les Romains comme un sacrilège, que, par précaution, il eut l’idée de faire le signe de la croix. Or voici que, s’éveillant au milieu de la nuit, il vit toute la troupe des mauvais esprits réunis en conseil, autour d’un chef qui interrogeait chacun d’eux sur le mal qu’il avait réussi à faire.

Saint Grégoire, pour abréger, ne nous dit rien de la discussion qui eut lieu entre ces démons : mais nous pouvons nous en faire une idée d’après un autre exemple, qui se trouve cité dans la vie des Pères. Nous y lisons, en effet, qu’un homme, étant entré dans un temple d’idoles, vit Satan assis et toutes ses milices debout devant lui. Et Satan dit d’abord à l’un des mauvais esprits : « D’où viens-tu ? » Et le démon : « J’ai été dans telle province, j’y ai suscité des guerres, causé toute sorte de troubles, et répandu beaucoup de sang. Voilà ce que j’ai à t’annoncer ! » Et Satan lui dit : « En combien de temps as-tu fait cela ? » Et lui : « En trente jours. » Et Satan : « Pourquoi as-tu mis tant de temps ? » Et il dit à ses serviteurs : « Fouettez-le de verges, et ne craignez pas d’appuyer ! » Puis un autre diable vint et dit : « Seigneur, j’ai été sur la mer, où j’ai soulevé de grandes tempêtes et fait périr une grande quantité d’hommes. » Et Satan : « En combien de temps as-tu fait cela ? » Et lui : « En vingt jours. » Satan le fit fouetter de la même façon en disant : « Tu ne t’es pas fatigué, pour faire si peu de chose en tant de jours ! » Puis vint un troisième diable qui dit : « J’ai été dans une ville où il y avait une noce. J’ai produit une rixe, où beaucoup de sang a été répandu, et où le marié, notamment, est mort. Voilà ce que j’ai à t’annoncer ! » Et Satan : « En combien de temps as-tu fait cela ? » Et le diable : « En dix jours. » Et Satan : « Tu n’as pas honte d’avoir fait si peu d’ouvrage en tant de jours ! » Et il le fit fouetter comme les deux précédents. Puis vint un quatrième diable qui dit : « Je suis allé dans le désert, et pendant quarante ans j’ai peiné autour d’un certain moine ; mais je viens enfin de le précipiter dans un péché de chair ! » A ces mots, Satan se leva de son trône, alla vers ce diable, lui posa sur la tête sa propre couronne et le fit asseoir près de lui, en disant : « Tu as fait là une grande action, et il n’y a personne qui ait mieux employé son temps ! »

C’est sans doute à un débat du même genre qu’aura assisté le Juif dont parle saint Grégoire. Toujours est-il que, après que de nombreux diables eurent rendu compte de leurs méfaits, l’un d’eux s’avança et révéla quelle tentation charnelle il avait inspirée à l’évêque André, ajoutant que, la veille, à l’heure des vêpres, il avait poussé si loin son œuvre de tentation que l’évêque avait, par manière de caresse, posé sa main sur le dos de la religieuse. Alors Satan l’exhorta à compléter son œuvre, qui lui vaudrait une gloire merveilleuse parmi ses pairs. Puis il lui dit d’aller voir quel était le téméraire qui avait osé venir se coucher dans son temple. Le Juif, comme l’on pense, tremblait de tous ses membres ; mais le diable, s’étant approché de lui, découvrit qu’il était muni du signe de la croix. Et il dit à ses compagnons : « C’est un vase vide, en vérité, mais marqué du signe contre lequel nous ne pouvons rien ! » Aussitôt toute la foule des mauvais esprits disparut ; et le Juif, réveillé, alla trouver l’évêque, à qui il raconta sa vision. Aussitôt André gémit profondément et renvoya de sa maison toutes les femmes qui s’y trouvaient. Le Juif, de son côté, se fit baptiser.

V. Saint Grégoire rapporte également dans ses Dialogues, qu’une religieuse, étant entrée dans un jardin, aperçut une laitue qui la tenta si fort qu’elle y mordit sans l’avoir bénie d’un signe de croix. Aussitôt le diable pénétra en elle. Et comme saint Equice venait pour l’exorciser, le diable s’écria : « Qu’ai-je fait de mal ? J’étais tranquillement assis, là, sur cette laitue, et voilà que cette religieuse est venue et m’a mordu ! » Mais, sur l’ordre du saint, il fut bientôt forcé de déguerpir.

VI. Enfin on lit, au livre XI de l’Histoire ecclésiastique, que l’empereur Théodose fit effacer sur les murs d’Alexandrie les emblèmes de Sérapis, et fit peindre, à leur place, le signe de la croix. Ce que voyant, les païens et leurs prêtres se firent aussitôt baptiser, disant qu’une ancienne tradition les avait avertis que leur religion perdrait tout pouvoir le jour où viendrait chez eux le signe de la vie : car il y avait dans leur langue une lettre, tenue pour sacrée, qui avait la forme de la croix, et qui, d’après leur doctrine, était le symbole de la vie future.

CXXXIV
SAINTE EUPHÉMIE, VIERGE ET MARTYRE
(16 septembre)

Euphémie, fille d’un sénateur, voyant les supplices infligés aux chrétiens sous le règne de Dioclétien, se rendit auprès du juge Priscus et confessa publiquement le Christ. Ce juge ordonnait que les chrétiens fussent mis à mort l’un après l’autre, et que les survivants assistassent au martyre de leurs compagnons, espérant par là les épouvanter et les détourner de leur foi. Or Euphémie, à chaque nouvelle exécution qui se faisait en sa présence, pleurait et se désolait comme si elle-même avait été suppliciée ; ce dont le juge se réjouissait, pensant qu’elle consentirait à sacrifier aux idoles. Il lui demanda enfin de quoi elle se plaignait. Et elle : « Etant de race noble, je me plains de ce que tu me préfères des inconnus et des gens de rien, et de ce que tu leur permettes d’arriver avant moi à la gloire promise ! » Sur quoi le juge, furieux de sa déception, la fit jeter en prison, mais sans la charger de chaînes. Le lendemain, amenée de nouveau devant le juge, elle se plaignit de nouveau de ce que, contrairement à la loi, elle seule n’eût pas été chargée de chaînes. Le juge la fit remettre en prison, après avoir ordonné qu’elle fût souffletée ; et l’ayant suivie dans la prison, il voulut assouvir sur elle sa concupiscence ; mais, à la prière de la vierge, la force divine paralysa le bras qu’il levait sur elle. Et Priscus, croyant à un sortilège, envoya vers elle un de ses fonctionnaires pour lui promettre toute sorte de faveurs si elle consentait à devenir sa maîtresse. Mais l’envoyé trouva la prison fermée, de telle sorte qu’il ne put ni l’ouvrir avec ses clés ni en briser la porte à coups de hache. Et il fut possédé d’un démon, qui le contraignit à se déchirer les chairs de ses propres mains.

Le juge décida ensuite que la sainte eût à être placée sur une roue dont les rayons étaient remplis de charbons ardents ; et l’auteur de cette roue s’entendit avec les bourreaux pour que, sur un signe de lui, la flamme, sortant des rayons, consumât le corps d’Euphémie. Mais Dieu fit en sorte que ce fût cet homme lui-même qui fut consumé tandis qu’Euphémie, délivrée par un ange, apparut debout, saine et sauve, dans les airs. Alors un certain Appellien dit au juge : « Le pouvoir de ces chrétiens ne peut être vaincu que par le fer. Je te conseille donc de la faire décapiter ! » On éleva alors un échafaud ; mais le premier homme qui voulut étendre la main sur Euphémie, pour l’y faire monter, eut aussitôt la main paralysée et fut emporté à demi mort. Un autre, nomme Sosthène, arrivé près d’elle, se convertit tout de suite, lui demanda pardon et, tirant son épée, déclara au juge qu’il se tuerait lui-même plutôt que de toucher à celle que défendaient les anges.