Justine était fille d’un prêtre païen d’Antioche. Tous les jours, assise à sa fenêtre, elle entendait lire l’Evangile par le diacre Proclus : et c’est ainsi qu’elle se convertit à la foi chrétienne. Sa mère fit part de la chose à son père, un soir, dans le lit où ils dormaient ensemble. Et quand ils se furent endormis, le Christ leur apparut, entouré d’anges, et leur dit : « Venez à moi, je vous donnerai le royaume des cieux ! » Réveillés, ils se firent baptiser avec leur fille.

Sainte Justine eut beaucoup à souffrir d’un mage nommé Cyprien, qu’elle finit par convertir à la foi du Christ. Ce Cyprien, qui avait été consacré au diable dès l’âge de sept ans, pratiquait les arts magiques, et savait, par exemple, changer les femmes en chevaux. S’étant pris d’amour pour Justine, c’est à la magie qu’il eut recours pour parvenir à la posséder, comme aussi pour la livrer à un certain Acladius, qui était également amoureux de la jeune fille. Il appelle donc le diable, qui, lui apparaissant, lui demande ce qu’il lui veut. Et Cyprien : « J’aime une jeune fille de la secte des Galiléens. Peux-tu faire en sorte que je la possède ? » Et le diable : « Comment ne le pourrais-je pas, moi qui ai pu chasser l’homme du paradis, forcer Caïn à tuer son frère, amener les Juifs à tuer le Christ, et troubler et corrompre l’humanité entière ? Prends cet onguent et enduis-en la porte de sa maison ; et moi, aussitôt, j’allumerai dans son cœur un grand amour pour toi. » La nuit suivante, le démon s’approche de Justine et s’efforce d’exciter son cœur à cet amour criminel. Mais elle, sentant le danger, se recommande pieusement au Seigneur et munit tout son corps du signe de la croix. A ce signe, le diable, épouvanté, s’enfuit et revient près de Cyprien, à qui il avoue son échec. Cyprien le renvoie, et appelle un diable plus puissant. Et celui-ci : « Je sais ton désir, et j’ai vu l’échec de mon compagnon. Mais moi, je ferai mieux que lui, et je réussirai où il a échoué ! » Après quoi il se rend chez Justine et s’efforce d’exciter son âme à l’amour de Cyprien. Mais la sainte, de nouveau, repousse la tentation au moyen d’un signe de croix. Alors Cyprien invoque le prince des diables et lui dit : « Votre pouvoir est-il donc si petit qu’une jeune fille suffise à le vaincre ? » Le diable, piqué au jeu, prend la forme d’une jeune fille, et, s’approchant de Justine, lui dit : « Je viens près de toi pour vivre avec toi dans la chasteté ; mais dis-moi d’abord, je te prie, quelle sera la récompense de nos efforts ! » Et Justine : « La récompense sera grande, et la peine petite ! » Alors le démon : « Mais Dieu n’a-t-il pas dit aux hommes de croître et de multiplier et de remplir la terre ? Je crains, chère amie, qu’en persévérant dans la chasteté nous ne désobéissions à Dieu au lieu de le satisfaire ! » Et Justine, sous l’action du démon, commença à douter, et son cœur s’enflamma de concupiscence, au point que déjà elle voulait se lever pour aller se chercher un amant. Mais bientôt, revenant à elle, et comprenant à qui elle avait affaire, elle se munit du signe de la croix, et le diable s’évanouit sous son souffle, comme une cire qui fond. Il prit alors la forme d’un beau jeune homme, s’approcha d’elle dans le lit où elle était couchée, et voulut se jeter sur elle pour l’embrasser. Mais Justine, devinant le malin esprit, le repoussa d’un signe de croix. Alors le diable, avec la permission de Dieu, l’accabla de fièvre, et répandit la peste dans la ville d’Antioche, et fit proclamer, par des possédés, que toute la ville périrait si Justine ne consentait pas à prendre un mari. Aussitôt la foule se pressa devant la maison des parents de Justine, demandant que la jeune fille fût livrée à un mari pour détourner le fléau. Mais Justine, après avoir résisté pendant sept ans, pria pour eux et la peste disparut.

Voyant enfin l’inutilité de toutes ses ruses, le diable revêtit la forme de Justine, pour salir du moins la réputation de la sainte. Sous cette forme, il vint trouver Cyprien et se jeta dans ses bras. Et Cyprien, ravi de joie, s’écria : « Merci d’être venue, Justine, la plus belle des femmes ! » Mais le diable ne put supporter d’entendre nommer Justine, et aussitôt s’évanouit en fumée. Et Cyprien, se voyant déçu, fut rempli de tristesse. Longtemps il veilla devant la porte de la jeune fille, se transformant tantôt en femme, tantôt en oiseau ; mais, devant la jeune fille, il n’était plus ni femme, ni oiseau, et reprenait aussitôt sa forme naturelle. Et de même Acladius, qui s’était transformé par magie en moineau, et voletait devant la fenêtre de Justine, reprit sa forme première dès que la jeune fille l’aperçut. Et son épouvante fut extrême, car il craignait de se tuer en tombant. Mais Justine eut pitié de lui, et le fit descendre par une échelle, en l’avertissant de renoncer à ses folies, s’il ne voulait pas s’exposer à être condamné comme magicien.

Alors Cyprien invoqua une dernière fois le diable et lui dit : « Dis-moi, je t’en prie, en quoi réside le pouvoir de cette jeune fille ? » Et le diable : « Je te le dirai, si tu consens à me jurer solennellement que jamais tu ne t’éloigneras de moi. » Et Cyprien : « Je te le jure ! » Alors le diable : « C’est en faisant le signe de la croix que cette jeune fille détruit tout mon pouvoir. » Et Cyprien : « Donc le crucifié a plus de pouvoir que toi ? » Et le diable : « Il a plus de pouvoir que tout le reste du monde, et c’est lui qui livre au feu éternel tous ceux que nous parvenons à séduire. » Alors Cyprien : « Ainsi, je dois, moi aussi, devenir l’ami du crucifié, pour éviter ce châtiment ? » Et le diable : « Tu m’as juré solennellement de ne jamais t’éloigner de moi ! » Mais Cyprien : « Je te méprise avec tout ton vain pouvoir, et je renonce à toi et à tous tes diables, et je me munis du signe de la croix ! » Et aussitôt le diable s’enfuit, tout confus. Alors Cyprien se rendit auprès de l’évêque. Et celui-ci, croyant qu’il venait pour tromper les chrétiens, lui dit : « Que ceux-là te suffisent, Cyprien, qui sont hors de l’Eglise : contre l’Eglise, tu n’as pas de pouvoir ! » Mais Cyprien lui raconta ce qui lui était arrivé et lui demanda à être baptisé. Et, depuis lors, il se distingua si éminemment, tant par la science que par la vertu, que, à la mort de l’évêque, il fut lui-même ordonné évêque. Il fit entrer Justine dans un monastère, où elle devint abbesse d’une foule de saintes jeunes filles. Et souvent saint Cyprien écrivait des lettres aux martyrs pour les encourager dans leur lutte. Or le seigneur de la région fit comparaître devant lui Cyprien et Justine, et leur enjoignit de sacrifier aux idoles. Et comme ils persistaient dans la foi du Christ, il les fit plonger dans une chaudière pleine de cire, de poix, et de graisse. Mais ils n’en éprouvèrent aucun mal, et s’y rafraîchirent comme dans un bain d’eau froide. Alors le prêtre des idoles dit à ce préfet : « Laisse-moi me mettre devant la chaudière, et aussitôt je vaincrai tout le pouvoir de ces deux imposteurs ! » Et quand il fut devant la chaudière, il s’écria : « Grand est le Dieu Hercule, et grand Jupiter, le père des dieux ! » Et aussitôt jaillit une flamme qui le consuma. Alors Cyprien et Justine furent extraits de la chaudière et décapités. Leurs corps restèrent pendant sept jours livrés aux chiens ; ils furent ensuite transportés à Rome et reposent aujourd’hui, dit-on, à Plaisance. Leur martyre eut lieu sous Dioclétien, le 6 octobre 280.

CXLI
SAINTS COME ET DAMIEN, MARTYRS
(27 septembre)

I. Come et Damien étaient frères. Ils naquirent dans la ville d’Egée, d’une pieuse mère, nommée Théodote. Ayant appris la médecine, ils reçurent de l’Esprit-Saint une telle faveur qu’ils purent guérir toutes les maladies, non seulement des hommes, mais même des chevaux ; et jamais ils n’admettaient qu’on les payât de leurs soins. Or une dame, appelée Palladie, qui avait déjà dépensé en frais de médecins tout ce qu’elle avait, vint trouver les deux frères, qui la guérirent aussitôt. Elle offrit alors à Damien un petit présent, que, d’abord, il refusa d’accepter, mais que, cependant, il accepta enfin, non point par cupidité, mais par égard pour le zèle et la bonne volonté de la pauvre femme qui le lui offrait. Et Come, dès qu’il le sut, ordonna qu’après sa mort ses restes fussent ensevelis à part de ceux de son frère. Mais, la nuit suivante, le Seigneur lui apparut, et excusa Damien de l’acceptation du présent.

Entendant leur renommée, le proconsul Lysias les fit venir, et leur demanda quels étaient leurs noms, leur patrie, leur fortune. A quoi les saints répondirent : « Nos noms sont Come et Damien, et nous avons encore trois autres frères qui s’appellent Antime, Léonce et Euprépie ; notre patrie est l’Arabie ; et quant à la fortune, c’est chose que les chrétiens ne connaissent pas. » Alors le proconsul fit aussi venir leurs frères ; puis, sur leur refus de sacrifier aux idoles, il leur fit percer de clous les pieds et les mains. Comme ils se raillaient de ces supplices, il les fit ensuite charger de chaînes et précipiter dans la mer ; mais aussitôt un ange les retira des flots, et ils se retrouvèrent devant le proconsul. Et celui-ci : « Vous êtes de puissants sorciers, pour faire de telles choses ! Enseignez-moi donc vos sortilèges, au nom de mes dieux ! » Aussitôt deux démons s’emparèrent de lui et le frappèrent durement au visage. Et lui, se tournant vers les deux saints : « Par pitié, mes amis, priez pour moi votre Dieu ! » Ils prièrent, et les démons s’enfuirent. Alors Lysias : « Voyez-vous combien mes dieux sont irrités de ce que j’aie eu la pensée de les abandonner ! Aussi, désormais, ne vous permettrai-je plus de les blasphémer ! » Alors il les fit jeter dans un grand feu ; mais la flamme ne leur fit aucun mal, et brûla seulement un grand nombre de païens, qui se tenaient à l’entour.

Attachés sur un chevalet, un ange les préserve de toute souffrance, et la fatigue des bourreaux met un terme au supplice. Alors le proconsul fait conduire en prison les trois frères de Come et de Damien ; et quant à ceux-ci, il les fait mettre en croix et lapider. Mais les pierres qu’on leur lance rejaillissent sur ceux qui les lancent, et en blessent un grand nombre. Alors le proconsul, furieux, fait ramener les trois autres frères, et ordonne que les deux saints, sur leur croix, soient percés de flèches ; mais les flèches, au lieu d’entrer dans leurs chairs, se retournent contre ceux qui les lancent. Enfin le proconsul, confus de sa défaite, les fait décapiter tous les cinq, au lever du jour.

Les chrétiens, se rappelant la parole de Come, voulurent alors enterrer Damien à part de ses frères ; mais soudain on entendit un chameau qui, prenant voix humaine, ordonna d’ensevelir ensemble les cinq martyrs. Cela se passait sous le règne de Dioclétien.

II. Un paysan s’était endormi dans son champ, après la moisson, lorsqu’un serpent lui entra dans la bouche. Réveillé, le paysan revint chez lui sans rien sentir ; mais, vers le soir, il fut pris de souffrances atroces. Il invoqua alors saints Come et Damien, se rendit dans leur église ; et, dès qu’il y fut arrivé, voici que le serpent lui sortit de la bouche comme il y était entré.