III. Un homme qui partait pour un long voyage recommanda sa femme aux saints Come et Damien ; après quoi il lui indiqua un signe qui, lorsqu’on le ferait devant elle, signifierait qu’on vient de sa part et pour l’appeler. Or le diable, l’ayant vu indiquer ce signe, va trouver la femme, et lui dit qu’il vient la chercher de la part de son mari. Et elle, hésitant : « Je reconnais bien le signe ; mais je ne te croirai que si tu me le jures, au nom des saints martyrs Come et Damien, à qui mon mari m’a recommandée ! » Le diable le lui jura, et elle le suivit. Mais bientôt, quand ils arrivèrent dans un lieu écarté, elle s’aperçut que son guide voulait la jeter à bas de son cheval, pour la tuer. Alors elle s’écria : « Saints Come et Damien, secourez-moi, car c’est en me fiant à vous que j’ai suivi cet homme ! » Et aussitôt les deux saints accoururent à son secours, avec une troupe toute vêtue de blanc, et forcèrent le diable à s’enfuir honteusement.
IV. Le pape Félix fit construire à Rome une grande église en l’honneur des deux saints. Cette église avait pour gardien un homme qui avait une jambe toute rongée par un cancer. Et voici que, dans son sommeil, le pieux gardien vit saints Come et Damien lui apparaître avec des onguents. Et l’un des deux saints dit à l’autre : « Où trouverons nous des chairs fraîches, pour mettre à la place des chairs pourries que nous allons couper ? » L’autre saint répondit : « On a enterré aujourd’hui un Maure dans le cimetière de Saint-Pierre aux Liens ; prenons une de ses jambes et donnons-la à notre serviteur ! » Et les deux saints firent ainsi ; après quoi ils donnèrent au gardien la jambe du Maure, et rapportèrent dans le tombeau de celui-ci la jambe du malade. Et celui-ci, à son réveil, se voyant guéri, raconta à tous sa vision, et le miracle qui l’avait suivie. On courut alors au tombeau du Maure : on découvrit qu’une de ses jambes manquait, et que, à sa place, se trouvait la jambe malade du gardien.
CXLII
SAINT MICHEL, ARCHANGE
(29 septembre)
Le nom de Michel signifie « pareil à un dieu ». Saint Grégoire dit que, chaque fois que Dieu veut faire un grand acte de résistance, c’est l’archange saint Michel qu’il charge de le représenter. C’est lui, en effet, comme dit Daniel, qui, au temps de l’Antéchrist, se lèvera pour défendre les élus ; c’est lui qui a lutté contre Satan et ses mauvais anges, et qui les a chassés du ciel ; c’est lui qui a arraché au diable le corps de Moïse, que le diable voulait détruire pour se faire lui-même adorer des Juifs ; c’est lui qui recueille les âmes des saints et les conduit au paradis ; c’est lui qui fut jadis prince de la synagogue, et dont Dieu fit ensuite le prince de son Eglise ; c’est lui qui apporta aux Egyptiens les sept plaies, qui partagea les eaux de la mer Rouge, qui conduisit le peuple dans le désert jusqu’à la terre promise ; c’est lui qui, dans l’armée des anges, porte la bannière du Christ ; c’est lui qui tuera l’Antéchrist au mont des Oliviers ; c’est à sa voix que les morts ressusciteront ; et c’est lui qui, au jour du jugement dernier, présentera la croix, les clefs, la lance et la couronne d’épines.
La fête de saint Michel a pour objet de célébrer son apparition, sa victoire, sa dédication et son souvenir.
1o Son apparition s’est manifestée en plusieurs circonstances. Il est apparu, d’abord, sur le mont Gargan, qui se trouve en Pouille, auprès de la ville de Manfrédonie. L’an du Seigneur 390, vivait dans cette ville un homme, nommé Garganus, qui possédait un énorme troupeau de bœufs et de moutons. Et comme ses troupeaux paissaient au flanc de la montagne, un taureau, laissant ses compagnons, grimpa jusqu’au sommet de la montagne. Garganus se mit à sa recherche, avec une foule de ses serviteurs, et le trouva enfin, au sommet de la montagne, près de l’entrée d’une caverne. Furieux, il lança contre lui une flèche empoisonnée ; mais celle-ci, comme repoussée par le vent, se retourna vers lui et le frappa lui-même. Ce qu’apprenant, la ville entière fut émue et vint demander à l’évêque l’explication du prodige. L’évêque ordonna un jeûne de trois jours, au bout duquel saint Michel apparut, et lui dit : « Sache que c’est par ma volonté que cet homme a été frappé de sa flèche ! Je suis l’archange Michel. J’ai résolu de me garder ce lieu ; et j’ai eu recours à ce signe pour faire connaître que j’en étais l’habitant et le gardien. » Aussitôt l’évêque, avec toute la ville, se rendit en procession sur la montagne. Et, personne n’osant entrer dans la caverne, on pria l’archange devant le seuil.
La seconde apparition eut lieu vers l’an du Seigneur 710, dans un lieu appelé la Tombelaine, qui est au bord de la mer, à une distance de six milles de la ville d’Avranches. Saint Michel apparut à l’évêque de cette ville et lui ordonna de lui élever une église en cet endroit. Et comme l’évêque doutait de l’endroit exact ou devait être construite l’église, l’archange lui dit qu’elle devait s’élever à l’endroit où l’on trouverait un taureau caché par des voleurs. Or il y avait, dans cet endroit, deux roches qu’aucune force humaine ne pouvait soulever. Saint Michel apparut à un habitant, lui ordonna de se rendre en ce lieu, et de soulever les roches. Et l’homme les souleva aussi aisément que si elles n’avaient eu aucun poids. Ainsi fut construite cette église ; et l’on y transporta, de l’église du mont Gargan, une partie du manteau que l’archange avait déposé sur l’autel, et une partie du marbre sur lequel s’étaient posés ses pieds. Et, comme on manquait d’eau en cet endroit, l’archange dit de creuser un trou dans un rocher très dur ; et aujourd’hui encore l’eau en jaillit, avec une extrême abondance. Cette apparition est célébrée en ce lieu, le 17 novembre, par une fête solennelle.
Le même lieu fut témoin d’un autre miracle mémorable. Il y a là une montagne que la mer entoure de toutes parts ; mais, le jour de la fête de saint Michel, un passage s’y ouvre pour le peuple. Or, un jour qu’une grande foule s’y pressait vers l’église, une femme s’y trouvait mêlée qui était enceinte et près d’accoucher. Et voici que, tout à coup, les vagues affluèrent d’un grand élan, et toute la foule épouvantée s’enfuit sur le rivage, à l’exception de la femme enceinte qui, ne pouvant fuir, fut prise par les flots. Mais l’archange saint Michel la garda de tout mal. Au milieu des flots, elle enfanta un fils, qu’elle allaita de son sein ; puis la mer lui livra passage, et on la vit sortir avec son enfant.
La troisième apparition eut lieu à Rome, au temps du pape Grégoire. Ce pape avait institué de grandes litanies, à cause de la peste qui sévissait à Rome. Et un jour, comme il priait pour son peuple, il vit d’abord, au-dessus d’une forteresse appelée autrefois le tombeau d’Adrien, un grand ange qui essuyait un glaive tout sanglant et le remettait au fourreau. Saint Grégoire reconnut l’archange Michel, et, comprenant que sa prière avait été exaucée, il fit construire en cet endroit une église en l’honneur des saints Anges. Et, aujourd’hui encore, la forteresse porte le nom de Fort Saint-Ange. Le souvenir de cette apparition se célèbre le 7 mai, en même temps que celui de l’apparition du mont Gargan.
La quatrième apparition est celle que nous raconte l’Histoire tripartite. Il y a, près de Constantinople, un endroit où l’on célébrait autrefois la déesse Vesta, mais où s’élève aujourd’hui une église en l’honneur de saint Michel, et cet endroit porte le nom de Michaëlium. Un homme, appelé Aquilin, y souffrait de la fièvre. Les médecins lui donnèrent une potion ; mais il la rendit, et ensuite il rendait tout ce qu’il avalait. Se voyant sur le point de mourir, il se fit transporter au lieu que j’ai dit ; et là saint Michel, lui apparaissant, lui dit de faire, avec du miel, du vin et du poivre un breuvage où il tremperait tous ses aliments. Aquilin le fit, et fut guéri, bien que ce fût chose contraire aux lois de la médecine de faire prendre à un fiévreux des boissons chaudes.