2o Non moins nombreuses sont les victoires de saint Michel. La première est celle qu’il fit remporter aux habitants de la susdite ville de Manfrédonie. En effet, peu de temps après l’apparition du mont Gargan, les Napolitains, encore païens, se mirent en guerre contre les habitants de Manfrédonie et ceux d’une ville voisine, Bénévent. Les Manfrédoniens, sur le conseil de leur évêque, demandèrent un armistice de trois jours, pendant lesquels ils jeûnèrent et invoquèrent l’assistance de leur patron saint Michel. La troisième nuit, saint Michel apparut à l’évêque, lui dit que ses prières étaient exaucées, promit la victoire à ses concitoyens, et leur conseilla d’attaquer l’ennemi à quatre heures du matin. Et à peine l’attaque était-elle commencée que le mont Gargan mugit terriblement, les éclairs luirent en foule, suivis d’une obscurité profonde ; et six cents hommes de l’armée ennemie périrent, tant par le fer des Manfrédoniens, que par les flèches de feu provenant d’un arc invisible. Le reste des Napolitains, ayant reconnu la puissance de l’archange, abjurèrent leur idolâtrie pour se convertir à la foi chrétienne.
En second lieu doit être citée la victoire que remporta saint Michel quand il chassa du ciel le dragon, c’est-à-dire Lucifer, avec toute sa suite. On sait, en effet, comment, Lucifer ayant aspiré à devenir l’égal de Dieu, l’archange porte-enseigne des armées célestes le chassa du ciel avec toute sa suite et les enferma, jusqu’au jour du jugement dernier, dans les ténèbres infernales. Car les démons n’ont le droit d’habiter ni dans le ciel, qui est la partie supérieure de l’air, ni sur la terre, où leur séjour nous serait intolérable. Mais ils habitent un espace entre le ciel et la terre : de façon que lorsqu’ils regardent en haut, ils souffrent de la vue du ciel qu’ils ont perdu ; et lorsqu’ils regardent en bas, ils envient le sort des hommes, qui peuvent s’élever là d’où eux-mêmes sont tombés. Mais souvent, avec la permission de Dieu, ils descendent parmi nous pour nous éprouver, et volent autour de nous comme des mouches. Et ils sont innombrables, et tout l’air que nous respirons en est rempli comme de mouches. Mais, suivant l’opinion d’Origène leur nombre diminue à chaque victoire que nous remportons sur eux : car un démon qui a été vaincu par un saint homme ne peut plus, désormais, tenter personne au moyen du vice sur lequel il a été vaincu.
Une autre victoire est celle que saint Michel et ses compagnons remportent tous les jours sur les démons, en nous défendant contre eux et en nous délivrant de leurs tentations. Et c’est en trois façons que les anges nous délivrent de la tentation des démons : 1o en refrénant le pouvoir des démons ; 2o en refrénant notre concupiscence ; 3o en imprimant dans notre esprit le souvenir de la passion du Seigneur.
Quatrième victoire : celle que l’archange saint Michel remportera sur l’Antéchrist quand il le tuera. Car on verra alors, comme le dit Daniel, le prince Michel se lever et protéger les élus contre l’Antéchrist. Puis, comme le dit la Glosse de l’Apocalypse, l’Antéchrist feindra d’être mort, se cachera pendant deux jours, puis reparaîtra, se disant ressuscité, et au moyen d’artifices magiques s’élèvera dans les airs. Mais quand il sera parvenu sur le mont des Oliviers, à l’endroit d’où le Seigneur est monté au ciel, Michel se dressera en face de lui et le tuera.
3o La fête de saint Michel est considérée comme une fête de dédication, parce que saint Michel a révélé aux Manfrédoniens que le sommet du mont Gargan lui appartenait et devait lui être dédié. Revenus de leur victoire, les Manfrédoniens se demandèrent s’ils devaient entrer dans le lieu que s’était réservé l’archange, pour le consacrer. L’évêque s’en rapporta, sur ce point, au pape Pélage, qui lui conseilla de s’en rapporter à saint Michel lui-même. De nouveau il y eut trois jours de prières et de jeûnes. Le troisième jour, saint Michel apparut à l’évêque et lui dit : « Vous n’avez pas besoin de consacrer l’église que je me suis construite, car je l’ai consacrée moi-même ! » Et il ordonna à l’évêque de se rendre en ce lieu le lendemain et les jours suivants, avec la foule, pour y prier, ajoutant qu’il se constituait le patron spécial de la ville. Et, en signe de la susdite consécration, il leur dit qu’ils trouveraient des traces de pas d’homme gravées sur le marbre. Le lendemain, donc, l’évêque et tout le peuple entrèrent dans la caverne ; ils y trouvèrent une grande crypte avec trois autels, dont deux à l’occident et un à l’orient, ce dernier entouré d’un manteau rouge. On y célébra la messe, tous les assistants communièrent, et l’évêque établit en ce lieu des prêtres et des clercs, pour y célébrer l’office divin. Dans cette caverne se trouve une source d’eau transparente et douce, que le peuple boit après la communion, et qui guérit diverses maladies. Et c’est en apprenant tout cela que le Souverain Pontife a ordonné de fêter ce jour, dans le monde entier, en souvenir de saint Michel.
4o Enfin l’Eglise célèbre, ce jour-là, le souvenir de saint Michel et de tous les anges. Nous devons, en effet, nous souvenir d’eux, et les louer et les honorer, pour de nombreux motifs : ils sont nos gardiens, nos assistants, nos frères et concitoyens, les porteurs de nos âmes au ciel, les représentants de nos prières devant Dieu, et nos consolateurs dans les tribulations. Ils sont, d’abord, nos gardiens : car tout homme a près de lui deux anges, un mauvais pour l’éprouver, et un bon pour le garder. Notre bon ange nous garde dès le sein de notre mère, c’est lui qui nous empêche, sitôt nés, de mourir avant de recevoir le baptême ; et, dans l’âge adulte, il nous exhorte au bien, et nous défend contre l’oppression du tentateur. En second lieu, les anges sont nos assistants ; car, comme le dit le livre des Hébreux, ils sont des esprits chargés de missions. Et rien ne montre autant la bonté divine, ainsi que l’amour de Dieu pour nous, que ce fait que Dieu charge ces esprits sublimes, qui sont ses familiers, de venir nous aider dans notre salut. En troisième lieu, les anges sont nos frères et nos concitoyens. Car tous les élus sont répartis parmi la hiérarchie des anges, d’après leurs mérites ; les uns sont placés parmi les anges du degré supérieur, d’autres parmi ceux du degré inférieur, d’autres parmi ceux du degré moyen. Et seule la sainte Vierge est au-dessus d’eux tous. En quatrième lieu, les anges sont les porteurs de nos âmes au ciel : ainsi, dans l’Evangile de saint Luc, le mendiant Lazare est « porté par un ange dans le sein d’Abraham ». En cinquième lieu, ils sont les représentants de nos prières devant Dieu : témoin l’ange disant à Tobie : « Pendant que tu priais en pleurant et ensevelissais les morts, j’ai présenté ta prière au Seigneur. » En sixième et dernier lieu, les anges sont nos consolateurs dans les tribulations. Ils le sont de trois façons : 1o en nous réconfortant et raffermissant ; 2o en nous aidant à souffrir ; 3o en réfrigérant nos tribulations, comme l’a fait l’ange du Livre de Daniel qui, étant descendu dans la fournaise auprès des trois jeunes gens, y fit souffler, au milieu des flammes, une brise parfumée.
CXLIII
SAINT FURSY, ÉVÊQUE
(29 septembre)
L’évêque Fursy, après une longue vie pleine de vertus, rendit son âme à Dieu. Il vit alors venir à lui trois anges, dont deux emportèrent son âme, tandis que le troisième les précédait, armé d’un bouclier blanc, et tenant en main un glaive de feu. Il vit aussi des démons qui, pour l’empêcher d’avancer, lançaient sur lui des flèches enflammées ; mais l’ange qui le précédait parait ces flèches avec son bouclier, et aussitôt les éteignait. Alors les démons dirent aux anges : « Cet homme a souvent tenu des discours oiseux ; il n’a pas le droit d’être admis dans l’assemblée des bienheureux ! » Et l’ange : « Si vous n’apportez point la preuve qu’il ait eu de grandes vices, de ses menus défauts il ne sera point puni ! » Alors un des démons : « Si Dieu est juste, cet homme ne sera point sauvé ; car l’évangile dit que celui-là n’entrera pas au royaume des cieux qui n’aura point su s’abaisser pour devenir pareil à un enfant ! » Et l’ange : « Cet homme a eu l’innocence dans le cœur ; mais l’habitude humaine l’a empêché d’en faire un plein usage. » Et le démon : « De même que, par habitude, il a mal agi, le juge suprême doit le punir par sa loi ! » Et l’ange : « Que Dieu juge entre nous ! » Il y eût alors un combat, et l’ange terrassa ses adversaires.
Puis un des diables dit : « Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, ne s’y conforme pas, doit être puni ! » Et l’ange : « En quoi donc cet homme ne s’est-il donc pas conformé à la volonté de son maître ? » Et le démon : « Il a reçu des dons des méchants ! » Et l’ange : « Il a cru que chacun d’eux avait fait pénitence ! » Et le démon : « Il aurait dû, d’abord, s’assurer de cette pénitence ! » Et l’ange : « Que Dieu juge entre nous ! » De nouveau ils luttèrent, et l’ange resta victorieux. Alors le démon, revenant à la charge : « Je croyais jusqu’ici que Dieu ne mentait jamais. Or, il a promis de punir, dans l’éternité, toutes les fautes non expiées sur la terre. Et l’homme que voici n’est point puni, bien qu’il ait accepté un manteau d’un certain usurier. Où donc est la justice de Dieu ? » Et l’ange : « Tu ignores la profondeur des jugements de Dieu ! » Alors le diable frappa si cruellement Fursy que, par la suite, celui-ci garda toujours le souvenir du coup. Puis, prenant en enfer un des damnés, il le lança sur lui ; et le damné, en tombant sur lui, lui brûla une mâchoire et une épaule ; et, dans ce damné, Fursy reconnut l’usurier dont il avait accepté le manteau. Et l’ange dit au mort : « C’est ta faute même qui te brûle : car, si tu n’avais pas accepté le don de ce méchant, Dieu n’aurait point permis que tu fusses ainsi châtié ! »
Revenant à la charge, le démon dit : « L’homme, d’après l’évangile, doit aimer son prochain comme lui-même. » Et l’ange : « Cet homme a toujours fait le bien à son prochain ! » Mais le diable : « Cela ne suffit pas si, en outre, il n’a pas aimé son prochain autant que lui-même ! Fursy n’a pas rempli la parole de Dieu : il doit être damné ! » De nouveau, ange et démon luttèrent, et la victoire resta à l’ange.