Cependant le fiancé de sainte Ursule, qui s’appelait Ethéré, était devenu roi de son pays, à la mort de son père, et avait converti sa mère à la foi du Christ. Un jour, une vision d’en haut lui apprit qu’Ursule venait de quitter Rome ; et une voix lui ordonna d’aller aussitôt à sa rencontre, pour souffrir avec elle le martyre dans la ville de Cologne. Il se mit aussitôt en route avec sa mère, sa petite sœur Florentine et l’évêque Clément. Vinrent aussi se joindre au pèlerinage Marcule, évêque de Grèce et sa nièce Constance, fille de Dorothée, roi de Constantinople. Cette Constance avait été fiancée à un fils de roi ; mais, son fiancé étant mort avant le mariage, elle s’était consacrée au Seigneur.
Lorsque toute cette troupe arriva à Cologne, elle trouva la ville investie par les Huns. Et ces barbares, avec de grands cris, se jetèrent sur les pieuses vierges, qu’ils massacrèrent toutes, comme des loups s’élançant sur un troupeau d’agneaux. Seule, Ursule restait encore vivante. Et le prince des Huns, émerveillé de sa beauté, lui offrit de l’épouser, pour la consoler de la mort de ses compagnes. Mais, comme la sainte repoussait avec horreur sa proposition, furieux de se voir dédaigné, il la transperça d’une flèche et acheva son martyre.
Il y eut cependant encore une autre vierge, nommée Cordule, qui d’abord, épouvantée, se cacha au fond d’un bateau et y resta toute la nuit. Mais, le lendemain, elle courut d’elle-même au-devant de la mort. Et, comme l’Eglise omettait ensuite de la mentionner dans la célébration de la fête des onze mille vierges — car on croyait qu’elle avait échappé au supplice de ses compagnes — elle apparut un jour à une recluse et lui révéla qu’elle avait, elle aussi, obtenu la couronne du martyre.
La tradition veut que ce martyre ait eu lieu en l’an du Seigneur 238. Mais la vraisemblance des dates contredit cette affirmation. Car, en 238, ni la Sicile, ni Constantinople n’avaient des rois, tandis que l’on cite parmi les martyrs de Cologne, la reine de Sicile et la fille du roi de Constantinople. Plus vraisemblablement, le martyre des onze mille vierges aura eu lieu à l’époque des invasions des Huns et des Goths, et, par exemple, sous le règne de l’empereur Marcien, qui régnait en l’an 452.
II. Certain abbé reçut de l’abbesse de Cologne le corps d’une des vierges, moyennant la promesse de le placer dans un cercueil d’argent. Mais comme, durant toute une année, le corps restait placé dans son cercueil de bois, les moines virent un matin la vierge en personne descendre de l’autel, s’incliner pieusement, puis se retirer en passant au milieu du chœur. Alors l’abbé, allant au cercueil, le trouva vide. Il courut à Cologne, fit part de la chose à l’abbesse ; et en effet le corps de la martyre se retrouva à la place d’où on l’avait pris. Mais en vain l’abbé demanda pardon et promit que, si on lui donnait de nouveau une des saintes reliques, il s’empresserait de lui faire faire un cercueil de prix. Il ne put rien obtenir.
III. Un religieux qui avait pour les onze mille vierges une dévotion particulière, vit un jour apparaître devant lui une belle jeune femme, qui lui demanda s’il la connaissait. Et comme il déclarait ne la point connaître, elle lui dit : « Je suis une des vierges que tu aimes à invoquer. Et, pour te récompenser de ta piété, nous avons obtenu de t’assister à l’heure de ta mort, pourvu seulement que, d’ici là, tu aies récité, onze mille fois l’oraison dominicale ! » Puis la vision disparut, et le religieux s’empressa de réciter onze mille fois la sainte prière. Après quoi, sentant l’heure de sa mort approcher, il fit appeler son abbé et demanda à recevoir l’extrême-onction. Mais au moment où on la lui administrait, il s’écria soudain qu’on eût à s’écarter, pour faire place aux saintes martyres qui accouraient près de lui. Interrogé par son abbé, il lui raconta alors la promesse qu’il avait obtenue ; et tous, aussitôt, sortirent de sa cellule. Et quand ils y revinrent, ils virent que l’âme de leur frère s’était envolée.
CLVI
SAINT CRISANT ET SAINTE DARIA, MARTYRS
(25 octobre)
Crisant était fils d’un noble de Narbonne nommé Solime. Celui-ci, ne pouvant détourner son fils de la foi du Christ, le fit enfermer dans une chambre en compagnie de cinq jeunes filles chargées de le séduire par leurs caresses. Mais Crisant pria Dieu de le rendre vainqueur de la bête féroce qu’est la concupiscence ; et aussitôt les cinq jeunes filles furent envahies d’un sommeil profond, dont elles ne pouvaient s’éveiller que hors la chambre. Alors une prêtresse de Diane, nommée Daria, vierge pleine de sagesse et de beauté, s’offrit à ramener Crisant au culte des idoles. Elle se rendit chez lui, et, comme le jeune homme lui reprochait la pompe de ses vêtements, elle répondit qu’elle ne s’était point vêtue ainsi pour l’amour de cette pompe, mais dans l’espoir de mieux servir la cause des dieux. Crisant lui reprocha ensuite de prendre pour des dieux des êtres que ceux-là même qui les ont inventés représentent comme chargés de vices et d’impudicité. Et comme Daria lui répondait que, sous les noms de ces dieux, c’étaient les divers éléments qu’adoraient les philosophes, le jeune homme lui dit : « Si l’un vénère la terre comme une déesse tandis qu’un autre la cultive pour avoir du blé, c’est celui-là que la déesse récompense le plus ; et de même pour la mer et les autres éléments ! » Puis Crisant convertit Daria, et le jeune couple, feignant d’être uni par le lien du mariage charnel, tandis qu’il ne l’était que par des liens spirituels, opéra autour de lui de nombreuses conversions entre lesquelles on cite notamment celles du tribun Claude, de sa femme, de ses enfants et d’autres officiers.
Le préfet Numérien fit alors jeter Crisant dans une prison infecte, mais la puanteur de cette prison se changea en un parfum merveilleux. Daria, de son côté, fut placée dans un lupanar ; mais aussitôt un lion, s’enfuyant de l’amphithéâtre, vint garder la porte de ce mauvais lieu. Arrive un homme envoyé par le préfet pour corrompre la vierge : le lion s’empare de lui, et, d’un signe de tête, demande à Daria ce qu’il doit en faire. Daria répond qu’elle est prête à recevoir l’envoyé ; et aussitôt celui-ci, converti, s’en va proclamer, par toute la ville, la sainteté de la jeune femme. Arrivent ensuite des chasseurs, chargés de s’emparer du lion ; mais c’est le fauve qui s’empare d’eux et les dépose aux pieds de la vierge, qui les convertit. Enfin le préfet ordonne d’allumer un grand feu devant l’entrée de la maison, de façon que Daria et le lion périssent brûlés. Et Daria, voyant l’effroi du lion, lui permet de s’enfuir où bon lui semblera.
Mille autres supplices furent encore infligés à Crisant et à Daria, sans que les deux martyrs en eussent aucun mal. Enfin tous deux, par ordre du préfet, se virent jetés dans une fosse, et écrasés sous les pierres. Ils moururent sous l’épiscopat de Carus de Narbonne, qui monta sur son siège en l’an du Seigneur 211.