3o Saint Luc fut ordonné quant à lui-même. D’abord il vécut sobrement : car saint Jérôme dit qu’il n’eut jamais de femme ni de fils. Il vécut aussi modestement : car, dans son évangile, il cita le nom de Cléophas et omit de citer le sien.
4o Saint Luc fut ordonné quant à son office, qui était d’écrire l’évangile. On croit, en effet, qu’il recourut tout particulièrement à la sainte Vierge comme à l’arche de son Testament, et que c’est d’elle qu’il apprit bien des choses, notamment sur des sujets qu’elle seule pouvait connaître : tels l’Annonciation, la Nativité et autres sujets dont il est seul à parler. Et l’on sait aussi que saint Paul approuvait tout particulièrement l’évangile de saint Luc, à tel point que saint Jérôme a pu dire : « Toutes les fois que saint Paul parle de l’Evangile, c’est de l’Evangile de saint Luc qu’il veut parler. »
II. On lit dans l’Histoire d’Antioche que les chrétiens de cette ville, après s’être souillés par beaucoup de vices, furent assiégés par une armée turque qui les fit cruellement souffrir de faim et de privations. Mais lorsque, se repentant, ils se convertirent pleinement au Seigneur, certain religieux, qui priait, la nuit, dans l’église de Sainte-Marie à Tripoli, vit apparaître un homme tout vêtu de blanc et rayonnant de lumière. Et cet homme, interrogé, dit qu’il était saint Luc, et qu’il venait d’Antioche, où le Seigneur avait convoqué les milices du ciel, ainsi que les apôtres et les martyrs, pour venir en aide aux chrétiens assiégés. Et, en effet, ceux-ci, miraculeusement stimulés, mirent en déroute l’armée des Turcs.
CLV
LES ONZE MILLE VIERGES, MARTYRES
(21 octobre)
I. Il y avait en Bretagne un roi très chrétien, nommé Nothus ou Maurus, qui mit au monde une fille nommée Ursule. Et celle-ci était si bonne, si sage, et si belle, que sa renommée s’étendait partout. Or le roi d’Angleterre, souverain très puissant et qui avait soumis à son empire de nombreuses nations, forma le projet de marier son fils unique avec cette princesse, dont tout le monde vantait l’esprit et le corps. Le jeune homme, de son côté, était très enflammé à l’idée de ce mariage. Une ambassade fut donc envoyée auprès du père d’Ursule ; et le roi d’Angleterre promit aux ambassadeurs de les récompenser s’ils ramenaient la jeune fille, mais, au contraire, les menaça de les châtier s’ils revenaient sans elle. Alors le père d’Ursule prit peur : car, d’une part, il redoutait la rancune d’un souverain plus puissant que lui, et, d’autre part, il ne pouvait admettre que sa fille devînt la femme d’un païen, ce à quoi Ursule, d’ailleurs, n’aurait jamais consenti. Alors celle-ci, inspirée d’en haut, fit proposer au jeune prince de lui envoyer dix vierges, et de donner pour compagnes mille vierges à chacune de ces dix-là ainsi qu’à elle-même : ajoutant qu’en compagnie de ces onze mille vierges elle demandait à rester pendant un espace de trois ans, pour se rendre avec elles à Rome, sur une flotte, et y obtenir la consécration de sa virginité. Le jeune prince, de son côté, aurait à recevoir le baptême, et à s’instruire, pendant ces trois ans, des vérités de la foi : après quoi Ursule consentirait à devenir sa femme. Et l’on entend bien que, si elle imposait de telles conditions, c’était dans l’espoir de décourager le jeune prince, tout en gardant à son père la faveur du roi anglais.
Mais le jeune homme admit très volontiers les conditions d’Ursule, et se fit baptiser, et pressa son père d’exécuter tout ce qu’Ursule avait demandé. Alors des vierges arrivèrent de toutes parts dans la capitale du roi Maurus, et de toutes parts la foule afflua pour être témoin d’un aussi grand spectacle. De nombreux évêques voulurent aussi se joindre au pèlerinage des onze mille vierges : parmi eux se trouvait, notamment, l’évêque de Bâle, Pantulus, qui se rendit avec elles jusqu’à Rome, et, au retour, partagea leur martyre. On voyait là aussi sainte Gérasine, reine de Sicile qui, ayant épousé un tyran cruel, l’avait transformé en un doux agneau. Elle était sœur de l’évêque Matrisius et de Daria, la mère de sainte Ursule. Dès que le père de celle-ci lui eut révélé par lettre le secret du voyage, elle se mit aussitôt en route pour la Bretagne avec ses quatre filles Babille, Julienne, Victoire et Dorée. Et son petit garçon Adrien, par amour pour ses sœurs, voulut se joindre aussi à l’expédition. C’est sur le conseil de Gérasine que les onze mille vierges furent réparties en groupes, d’après les divers royaumes dont elles provenaient. Et c’est encore sainte Gérasine qui se chargea de commander à tous ces groupes, et elle subit le martyre en leur compagnie.
Enfin tout se trouva prêt pour le départ. Et, pendant que sainte Ursule s’occupait de convertir les onze mille vierges, la reine Gérasine instruisait les chevaliers de l’escorte, leur faisant prêter le serment d’un nouvel ordre de chevalerie. Puis on se mit en route ; et, dans l’espace d’une seule journée, sous un vent favorable, la sainte caravane arriva dans un port des Gaules nommé Tiel, puis à Cologne, où un ange apparut à Ursule pour lui annoncer que ses compagnes et elle reviendraient à Cologne et y recevraient la couronne du martyre. De là, poursuivant leur chemin vers Rome, les vierges arrivèrent à Bâle : elles y laissèrent leurs vaisseaux et poursuivirent leur voyage à pied.
Elles furent reçues à Rome avec grand honneur par le pape Cyriaque, qui, étant né lui-même en Bretagne, se trouvait avoir de nombreux parents dans le pèlerinage. Et, la même nuit, une vision révéla à Cyriaque qu’il recevrait les palmes du martyre en compagnie des onze mille vierges. Aussi, sans rien révéler de cette vision, s’empressa-t-il de baptiser celles des vierges qui n’avaient pas encore reçu le baptême. Puis, quand il jugea le moment venu, il déclara à son clergé réuni qu’il se démettait de toutes ses fonctions et dignités, pour se joindre à la troupe des onze mille vierges. En vain tous les prêtres, et surtout les cardinaux, l’accusèrent d’être en délire, et lui firent honte d’abandonner son pontificat pour suivre un troupeau de femmes. Sans les écouter, il ordonna en son lieu un saint homme nommé Amet, qui gouverna l’Eglise après lui. Et comme il renonçait à son pontificat, contrairement à la volonté de son clergé, celui-ci le raya de la liste des papes. Et, dès ce jour, le saint chœur des onze mille vierges perdit toute sa faveur auprès de la curie romaine.
Or deux chefs de l’armée romaine, Maxime et Africain, hommes impies et méchants, voyant cette grande multitude de vierges, et toute la foule qui se pressait pour grossir leur pèlerinage, craignirent que ce pèlerinage ne donnât trop d’extension à la religion chrétienne. Ils envoyèrent donc secrètement des exprès à Jules, chef des Huns, pour l’engager à attendre à Cologne, avec son armée, le retour des onze mille vierges, et pour les massacrer.
Cependant, les vierges se mirent en route pour leur retour, en compagnie du pape Cyriaque, du cardinal Vincent et de Jacques, archevêque d’Antioche, qui était, lui aussi, originaire de Bretagne. Jacques, qui était venu à Rome pour voir le pape, allait déjà repartir pour Antioche lorsque, apprenant le prochain départ des vierges, il prit le parti d’aller avec elles au-devant du martyre. Et de même fit encore Maurice, évêque de Modène, qui était l’oncle de Babille et de Julienne ; de même firent Follau, évêque de Lucques, et Sulpice, évêque de Ravenne.