III. Un homme vivait, auprès du monastère de saint Léonard, qui entretenait pour le saint une dévotion toute particulière. Cet homme fut pris par un tyran. Et le tyran se disait : « Léonard délivre tous les prisonniers : tous mes efforts seront vains pour l’empêcher de délivrer aussi celui-là. Mais je sais ce que je vais faire ! Sous ma tour je ferai creuser une fosse, où je jetterai mon prisonnier avec des chaînes aux pieds ; et à l’entrée de la fosse j’élèverai une arche de bois que je remplirai de soldats armés. Car Léonard a beau briser toutes les chaînes, jamais encore je n’ai entendu qu’il pénétrât sous terre. » Le tyran fit donc comme il avait dit ; et comme le prisonnier invoquait saint Léonard, celui-ci, la nuit, vint à son aide. Il commença d’abord par retourner l’arche de bois où étaient les soldats, écrasant ceux-ci sous son poids. Puis, descendant au fond de la fosse avec une grande lumière, il prit la main de son serviteur et lui dit : « Dors-tu, ou es-tu éveillé ? Je suis Léonard que tu as appelé ! » Et le prisonnier : « Seigneur, secours-moi ! » Aussitôt le saint, brisant ses chaînes, le prit sur ses épaules et l’emporta hors de la tour ; après quoi il le ramena jusque dans sa maison, s’entretenant avec lui comme un ami avec son ami.

IV. Un pèlerin, qui revenait du tombeau de saint Léonard, fut pris par des brigands, en Auvergne, et enfermé dans un caveau. En vain il suppliait les brigands de le remettre en liberté, au nom de saint Léonard. Ils répondaient toujours qu’ils ne le relâcheraient point avant qu’il se fût racheté par une forte rançon. Alors le prisonnier : « Que saint Léonard, mon patron, décide donc entre vous et moi ! » Et, la nuit suivante, le saint apparut au chef de la troupe et lui ordonna de relâcher le pèlerin. Mais le chef, quand il s’éveilla, n’attacha point d’importance à son rêve ; et il fit de même la nuit suivante, où le saint lui apparut de nouveau. La troisième nuit, saint Léonard vint chercher le prisonnier et l’emmena hors de la forteresse ; et, dès l’instant d’après, la grosse tour de celle-ci s’écroula, écrasant tous les brigands, à l’exception du chef qui, les membres brisés, comprit enfin combien il avait eu tort de dédaigner les avertissements de saint Léonard.

V. Un soldat, emprisonné en Bretagne, invoqua saint Léonard : aussitôt celui-ci, au vu et à la stupeur de tous, entra dans la prison, brisa les chaînes de l’homme qui l’invoquait, les lui mit dans les mains, et l’entraîna au dehors, sans que personne osât lui résister.

VI. Il y a eu encore un autre saint Léonard, également moine et plein de vertu, dont le corps repose aujourd’hui dans la ville de Corbigny. Celui-là, étant abbé de son monastère, s’humiliait au point d’apparaître comme le dernier des moines. Son exemple entraînait tant de vocations que des envieux le dénoncèrent au roi Clotaire, disant à celui-ci que, s’il n’y mettait bon ordre, Léonard finirait par dépeupler son royaume. Le roi, trop crédule, envoya à Corbigny une troupe pour chasser Léonard de son monastère. Mais à peine ces soldats eurent-ils vu et entendu le saint que, touchés, ils demandèrent à devenir ses disciples. Alors le roi, pénitent, vint demander pardon au saint, et priva de leurs honneurs ceux qui l’avaient dénoncé ; mais Léonard, intercédant pour eux, obtint leur grâce. Il obtint aussi de Dieu, comme l’autre saint Léonard, la permission de faire tomber les chaînes de ceux qui invoqueraient son nom. Et un jour qu’il était en prière, un grand serpent sortit de terre à ses pieds, et rampa le long de son corps. Mais Léonard n’en acheva pas moins sa prière ; après quoi il s’écria : « Je sais que, depuis la création, tu tourmentes les hommes autant que cela t’est possible. Mais si, maintenant, Dieu m’a livré à toi, inflige-moi la punition que j’ai méritée ! » Et aussitôt le serpent, sortant par son capuchon, s’étendit mort à ses pieds.

Un jour de l’année du Seigneur 570, saint Léonard, après avoir tranché une querelle entre deux évêques, annonça qu’il mourrait le jour suivant ; et en effet c’est ce jour-là qu’il rendit son âme à Dieu.

CLIV
SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE
(18 octobre)

I. Luc, Syrien, était d’Antioche, et avait d’abord étudié la médecine. Certains auteurs veulent qu’il ait fait partie des soixante-douze disciples du Seigneur ; mais on peut admettre avec plus de vraisemblance l’opinion de saint Jérôme, qui nous dit que saint Luc fut disciple des apôtres, et non du Seigneur lui-même. Il fut si parfait dans sa vie qu’il reçut une quadruple ordination, quant à Dieu, quant au prochain, quant à lui-même et quant à son office. Et, en signe de cette quadruple ordination, des auteurs le décrivent comme ayant quatre faces, la face d’un homme, celle d’un lion, celle d’un bœuf et celle d’un aigle. Chacun des évangélistes, d’ailleurs, a eu ainsi quatre faces, qui lui ont permis d’écrire de l’humanité du Christ, de sa passion, de sa résurrection et de sa divinité. Mais l’usage est, plus communément, de désigner chacun des quatre évangélistes par une seule de ces faces. Suivant saint Jérôme, Matthieu a pour attribut l’homme, parce qu’il insiste surtout sur l’humanité du Christ ; Luc a pour attribut le bœuf, parce qu’il traite surtout du sacerdoce du Christ ; Jean a pour attribut l’aigle, parce que, volant plus haut que les autres, il nous parle surtout de la divinité du Christ ; et Marc a pour attribut le lion parce que son évangile nous témoigne surtout de la résurrection. Car on dit que les lionceaux, quand ils naissent, gisent pendant trois jours comme des cadavres, et puis sont réveillés par le rugissement de leur mère.

Si maintenant on veut savoir les raisons de la quadruple ordination de saint Luc, on les apprend en étudiant la vie de ce saint.

1o Il fut d’abord ordonné quant à Dieu. Cette ordination, suivant saint Bernard, se fait par l’affection, la cogitation et l’intention. Or saint Luc fut saint par l’affection, car saint Jérôme dit de lui : « Il mourut en Bithynie, plein de l’Esprit-Saint. » Il fut ensuite pur dans la cogitation ; nous savons qu’il resta vierge de corps et d’âme. Et son intention fut droite, car, dans tout ce qu’il faisait, il ne cherchait que la gloire du Seigneur.

2o Saint Luc fut ordonné quant au prochain. Il donna, en effet, au prochain tout ce qu’il put en subsides, car il accompagna saint Paul dans toutes ses épreuves, et, ne le quittant jamais, l’aida dans sa prédication. Il donna aussi au prochain tout ce qu’il put en conseils, car il rédigea, à l’usage de tous, ce qu’il savait de la doctrine évangélique et apostolique. Et l’on peut dire aussi qu’il donna au prochain tout ce qu’il put en service ; car d’excellents auteurs, et notamment saint Grégoire, affirment qu’il fut, avec Cléophas, un des deux disciples d’Emmaüs ; bien que saint Ambroise donne à ce second disciple un autre nom.