Les infidèles, craignant que les chrétiens n’ensevelissent les corps des saints Rustique et Eleuthère, enjoignirent qu’ils fussent jetés dans la Seine. Mais une femme noble invita à sa table les porteurs des deux corps ; puis, pendant qu’ils mangeaient, elle leur déroba les corps et les fit ensevelir secrètement dans son champ, où ils restèrent jusqu’à ce que, la persécution ayant cessé, on pût les réunir au corps de saint Denis. Les trois saints subirent le martyre sous le règne de Domitien, en l’an du Seigneur 96. Saint Denis était alors âgé de quatre-vingt-dix ans.

II. Sous le règne de Louis, fils de Charlemagne, des envoyés de l’empereur de Constantinople, Michel, apportèrent à la cour de France, entre autres présents, une traduction latine du livre de saint Denis sur la Hiérarchie ; et, la nuit suivante, dix-neuf malades se trouvèrent guéris dans l’église du saint.

III. Un jour que l’évêque d’Arles, saint Rieul, célébrait la messe dans sa cathédrale, il joignit aux noms des apôtres ceux « des bienheureux martyrs Denis, Rustique et Eleuthère ». Après quoi lui-même et les assistants furent très étonnés de ce qu’il avait dit, car personne ne connaissait encore le martyre des trois saints. Et voilà que trois colombes descendirent sur la croix de l’autel, qui portaient écrits sur leurs poitrines, en lettres de sang, les noms des trois saints. Et ainsi tous comprirent que les âmes des saints s’étaient enfuies de leurs corps.

IV. En l’an du Seigneur 644, le roi de France Dagobert, qui avait dès l’enfance une grande vénération pour saint Denis, mourut. Et un saint homme vit alors, dans un rêve, que l’âme du roi était emportée au ciel pour être jugée, et que bon nombre de saints lui reprochaient les maux causés par lui à leurs églises. Et comme déjà les mauvais anges s’apprêtaient à mener l’âme en enfer, survint saint Denis, qui intercéda pour elle et obtint sa libération. On ajoute même que l’âme de Dagobert serait alors rentrée dans son corps afin de pouvoir faire pénitence. Au contraire le roi Clovis, ayant ouvert irrespectueusement le cercueil du saint, et lui ayant brisé un os du bras, ne tarda pas à mourir dans un accès de démence.

V. Enfin nous devons signaler que Hincmar, évêque de Reims, et aussi Jean Scot, dans leurs lettres à Charlemagne, attestent tous deux que saint Denis, l’apôtre des Gaules, était bien le même homme que Denis l’Aréopagite : c’est donc à tort que d’aucuns l’ont nié, se fondant sur une prétendue contradiction des dates.

CLII
SAINT CALIXTE, PAPE ET MARTYR
(14 octobre)

Le pape Calixte souffrit le martyre en l’an du Seigneur 222, sous l’empereur Alexandre. Cette année-là, la partie la plus élevée de Rome fut détruite par un incendie, et la main gauche d’une grande statue de Jupiter fut trouvée fondue. Alors tous les prêtres païens vinrent demander à l’empereur Alexandre qu’il ordonnât des sacrifices pour apaiser la colère des dieux. Et pendant qu’on célébrait ces sacrifices, le matin du jour de la semaine consacrée à Jupiter, la foudre, tombant soudain, tua quatre des prêtres, et l’autel de Jupiter fut brûlé, et le soleil s’obscurcit à tel point que le peuple, effrayé, s’enfuit hors de la ville. Sur quoi le consul Palmace demanda à l’empereur la destruction complète des chrétiens, qu’il rendait responsables de ces calamités. Et, l’empereur ayant agréé sa demande, il se mit en route avec des soldats vers le quartier du Transtévère où Calixte se tenait caché avec son clergé. Mais, en route, tous les soldats de son escorte perdirent soudain la vue. L’empereur ordonna alors que, le jour de Mercure, un sacrifice fût offert à ce dieu, pour obtenir de lui une réponse au sujet de tout ce qui se passait. Et, pendant le sacrifice, une des vierges du temple de Mercure, nommée Julienne, s’écria soudain : « Le Dieu de Calixte est le seul vrai Dieu, et c’est lui qui est indigné de nos pollutions ! » Ce qu’entendant, Palmace se rendit auprès de Calixte qui s’était réfugié dans la ville de Ravenne, et se fit baptiser avec sa femme et toute sa maison. Et comme il persévérait dans les jeûnes et les prières, un soldat, nommé Simplice, vint le trouver, et lui promit de se convertir à sa foi s’il réussissait à guérir sa femme, frappée de paralysie. Palmace pria donc pour elle ; et voici qu’elle-même accourut vers lui, en disant : « Baptise-moi au nom du Christ, qui m’a guérie ! » Et Calixte la baptisa, ainsi que son mari et d’autres païens. Ce qu’apprenant, l’empereur fit trancher la tête à tous ceux que Calixte avait baptisés, et laissa pendant cinq jours Calixte lui-même sans nourriture ni boisson. Puis, voyant que tout cela restait inutile, il le fit fouetter pendant plusieurs jours ; et il le fit enfin jeter dans un puits avec une pierre attachée au cou. Le prêtre Astère retira du puits le corps du saint, et lui donna une sépulture chrétienne.

CLIII
SAINT LÉONARD, ABBÉ
(15 octobre)

I. Léonard vivait vers l’an 500. Fils d’un des premiers fonctionnaires de la cour de France, il fut baptisé par saint Remi, archevêque de Reims, et instruit par lui des vérités de la foi. Et telle fut sa faveur auprès de son souverain qu’il obtint la permission de mettre en liberté tous les prisonniers qu’il voulait délivrer. Longtemps le roi le garda près de lui, jusqu’à ce qu’enfin la voix du peuple le contraignit à lui offrir un évêché. Mais Léonard refusa cet honneur, et, aspirant à la solitude, il se rendit à Orléans avec un autre chrétien nommé Liphard. Ils vécurent là pendant quelque temps de la vie cénobitique ; mais ensuite Liphard resta seul sur la rive de la Loire, et Léonard, conduit par l’Esprit-Saint, se rendit en Aquitaine pour y prêcher le Christ. Il prêchait dans les villes et les villages, et opérait de nombreux miracles ; mais, de préférence, il habitait dans une forêt voisine de Limoges, où se trouvait une des chasses favorites du roi. Or, un jour, comme le roi était venu chasser dans la forêt, et que la reine, par amour pour lui, l’y avait suivi, celle-ci éprouva soudain les douleurs de l’enfantement. Le roi et toute la cour s’affligeaient fort du danger où ils la voyaient ; et Léonard, qui passait parla, entendit leurs gémissements. Emu de pitié, il aborda le roi, qui, en apprenant qu’il était disciple de saint Remi, s’empressa de le conduire auprès de la reine, afin qu’il priât pour elle et pour l’enfant qui allait naître. Léonard se mit en prière, et obtint aussitôt ce qu’il demandait à Dieu. Alors le roi lui offrit de nombreux présents ; mais le saint les refusa, l’engageant plutôt à les donner aux pauvres. Du moins le roi voulut lui donner la forêt où se trouvait son ermitage. Mais lui : « Non, je n’aurais que faire de toute la forêt ; mais donne-moi seulement l’espace que pourra parcourir mon petit âne durant la nuit ! » Ce à quoi le roi consentit volontiers. Et Léonard, dans l’espace ainsi obtenu, construisit un monastère, où il vécut dans l’abstinence en compagnie de deux moines. Et il appela ce lieu Nobliac, pour rappeler la grande noblesse du roi qui le lui avait donné. Et comme l’eau manquait à une lieue alentour, Léonard fit creuser un puits, pria, et le puits se remplit d’eau. Et il brilla par tant de miracles que tout prisonnier qui invoquait son nom se trouvait aussitôt délivré, en souvenir de quoi il offrait au saint les chaînes de ses mains et de ses pieds. Et plusieurs de ces prisonniers restèrent avec lui pour servir le Seigneur. Il y eut aussi sept familles nobles qui, vendant tous leurs biens, et en distribuant le profit aux pauvres, vinrent demeurer près de lui dans la forêt. Enfin saint Léonard rendit son âme à Dieu le quinzième jour d’octobre ; et, après sa mort, une voix d’en haut révéla au clergé de son église que, à cause de l’affluence de la foule, son corps eût à être transporté dans une église nouvelle. Le clergé et le peuple passèrent alors trois jours dans le jeûne et la prière ; après quoi, regardant autour d’eux, ils virent toute la région couverte de neige, à l’exception d’un seul endroit qui était resté vert. Et ils comprirent que c’était là que saint Léonard voulait être enseveli. Ils l’y transportèrent donc ; et l’énorme quantité de chaînes qu’on voit, aujourd’hui encore, suspendues en ex-voto autour de sa tombe, suffisent à prouver combien il a opéré de miracles en faveur des prisonniers.

II. Le vicomte de Limoges, pour effrayer les méchants, avait fait sceller au pied de la plus haute tour de son palais une lourde chaîne qu’il faisait attacher au cou des criminels ; et ceux-ci, exposés aux intempéries de l’air, souffraient là un supplice pire que mille morts. Or un serviteur de saint Léonard se trouva un jour attaché à cette chaîne sans avoir fait aucun mal ; dans sa détresse, il pria saint Léonard de le délivrer, lui rappelant combien d’autres prisonniers il avait déjà délivrés. Et aussitôt le saint lui apparut, tout vêtu de blanc, et lui dit : « Ne crains rien, mais prends cette chaîne, et suis-moi jusqu’à mon église ! » Devant la porte de l’église, le saint disparut ; et le prisonnier, après avoir raconté à tous sa miraculeuse aventure, suspendit la grosse chaîne au-dessus du tombeau.