Après que Thaïs fut ainsi restée enfermée pendant trois ans, Paphnuce eut pitié d’elle et vint trouver saint Antoine, pour lui demander si Dieu n’avait pas encore remis les péchés de la pénitente. Antoine réunit alors ses disciples, et leur enjoignit de rester en oraison, chacun de son côté, jusqu’à ce que Dieu révélât à l’un d’eux l’objet de la visite du solitaire Paphnuce. Et comme les disciples étaient en oraison, l’un d’eux, Paul, vit au ciel un grand lit couvert d’étoffes précieuses, et gardé par trois vierges au visage rayonnant. Ces trois vierges étaient la peur des châtiments futurs, la honte des péchés commis et la passion de la justice de Dieu. Et comme Paul disait à ces trois vierges que ce lit était sans doute réservé à Antoine, une voix d’en haut lui répondit : « Non, ce lit n’est point pour ton père Antoine, mais pour la courtisane Thaïs ! » Le lendemain, Paul s’empressa de raconter sa vision ; et Paphnuce, découvrant ainsi la volonté du ciel, s’empressa d’aller au monastère pour ouvrir la cellule de la pénitente. Mais celle-ci le suppliait de la laisser enfermée. Et il lui dit : « Sors de là, car Dieu t’a remis tes péchés. Il te les a remis non seulement à cause de la pénitence, mais parce que tu as toujours gardé sa crainte au fond de ton âme ! » Elle vécut encore quinze jours, et s’endormit en paix.
Un autre solitaire nommé Ephrem, voulut convertir de la même façon une autre courtisane. Comme celle-ci essayait impudemment de l’inciter au péché, il lui dit : « Suis-moi ! » Après quoi il la conduisit dans un lieu où se trouvait une grande foule, et il lui dit : « Couche-toi, pour que je m’unisse à toi ! » Et elle : « Comment pourrais-je faire cela, quand toute cette foule me regarde ? » Et Ephrem : « Si tu rougis d’être vue par des hommes, ne devrais-tu pas rougir bien plus encore devant ton Créateur, dont le regard pénètre jusqu’au plus profond des ténèbres ? » Alors la courtisane, toute confuse, s’enfuit.
CLI
SAINTS DENIS, RUSTIQUE ET ÉLEUTHÈRE, MARTYRS
(9 octobre)
I. Denis l’Aréopagite fut converti à la foi du Christ par l’apôtre saint Paul. Son surnom d’Aréopagite lui venait du nom d’un faubourg d’Athènes où il demeurait, et qui s’appelait Aréopage, c’est-à-dire faubourg de Mars, parce qu’on y voyait un temple du dieu Mars. Dans ce faubourg, qui était la demeure favorite des savants, Denis se livrait à l’étude de la philosophie ; et on l’appelait aussi le Théosophe, c’est-à-dire l’homme versé dans la science de Dieu. Et il avait avec lui un compagnon d’études nommé Apollophane. Or, le jour de la passion du Christ, la ville d’Athènes, de même que le monde entier, fut soudain remplie d’une épaisse ténèbre ; et les savants d’Athènes ne parvenaient pas à découvrir la cause naturelle de ce fait étrange, tout à fait différent des éclipses ordinaires. Ajoutons, à ce propos, que de nombreux témoignages attestent l’universalité de la soudaine ténèbre qui suivit la mort du Seigneur. Elle fut constatée en Grèce comme à Rome, et dans l’Asie Mineure. Et l’on raconte que Denis, en présence de ce phénomène, aurait dit à ses compatriotes : « Cette nuit nouvelle présage le prochain avènement d’une lumière nouvelle, dont le monde entier sera illuminé. » Sur quoi les Athéniens élevèrent un autel où ils mirent cette inscription : Au Dieu inconnu.
Et lorsque saint Paul vint à Athènes, il vit cet autel et s’écria : « Ce Dieu que vous adorez sans le connaître, je suis venu vous le révéler ! » Puis, s’adressant à Denis comme au plus savant des philosophes, il lui demanda qui était ce Dieu inconnu. Et Denis : « C’est le seul vrai Dieu, mais il se cache à nous et nous est inconnu. » Et saint Paul : « Ce Dieu est celui que je viens vous révéler, celui qui a créé le ciel et la terre, et qui a revêtu la forme humaine, et a subi la mort, et est ressuscité le troisième jour. » Et, comme Denis continuait a discuter avec Paul, un aveugle vint à passer près d’eux. Alors Denis dit à Paul : « Si, au nom de ton Dieu, tu dis à cet aveugle de recouvrer la vue, et s’il la recouvre, je me convertirai aussitôt à ta foi. Mais afin que tu ne puisses pas employer de formule magique, je te dicterai moi-même la formule que tu devras employer pour guérir cet aveugle au nom de ton maître Jésus ! » Alors Paul, pour écarter tout soupçon, dit à Denis de prononcer lui-même les paroles qu’il voulait lui dicter, et qui étaient celles-ci : « Au nom de Jésus-Christ, né d’une vierge, puis crucifié, puis ressuscité des morts et monté au ciel, recouvre la vue ! » Et dès que Denis eut prononcé ces paroles, aussitôt l’aveugle fut guéri de sa cécité. Alors Denis reçut le baptême, avec sa femme Damaris, et toute sa maison. Saint Paul l’instruisit ensuite, pendant trois ans, des vérités de la la foi ; et il finit par l’ordonner évêque d’Athènes. Et Denis, par l’ardeur de sa prédication, convertit à la foi chrétienne sa ville natale, ainsi que la plus grande partie de la région environnante.
Il nous donne à entendre lui-même, dans ses livres, que c’est à lui que saint Paul a révélé ce qu’il a vu lorsque, dans son ravissement, il a été transporté au troisième ciel. Et le fait est que Denis nous a décrit, avec une clarté et une abondance parfaites, la hiérarchie des anges, leurs ordres, dispositions et offices. Il nous parle de tout cela comme si, au lieu de l’avoir appris d’une autre bouche, lui-même avait été ravi au troisième ciel. Et il eut aussi le don de prophétie, ainsi que nous le voyons par la lettre qu’il écrivit à l’évangéliste Jean, exilé dans l’île de Pathmos. Il lui disait, dans cette lettre : « Réjouis-toi, frère bien-aimé, car tu seras délivré de ton exil de Pathmos, et tu retourneras sur la terre d’Asie, et tu y laisseras à ceux qui viendront après toi le souvenir de la façon dont tu auras imité l’exemple du Christ ! » Et il nous apprend aussi, dans son livre sur les noms divins, qu’il fut un de ceux qui assistèrent au dernier sommeil de la sainte Vierge.
Lorsqu’il apprit que saint Pierre et saint Paul étaient tenus en prison à Rome, sous Néron, il nomma un autre évêque à sa place et se mit en route pour aller voir les deux saints. Et lorsque ceux-ci eurent rendu leurs âmes à Dieu, le pape Clément envoya Denis en France, lui donnant pour compagnons Rustique et Eleuthère.
Denis se rendit alors à Paris où il fit de nombreuses conversions, éleva plusieurs églises et ordonna bon nombre de prêtres. Et telle était la grâce céleste qui brillait en lui que, souvent, comme le peuple s’élançait vers lui pour l’attaquer, à l’instigation des prêtres des idoles, les assaillants sentaient toute leur fureur s’évanouir dès qu’ils se trouvaient en présence de lui. Les uns se prosternaient à ses pieds ; les autres, effrayés, prenaient la fuite. Mais le diable, furieux de voir son culte diminuer de jour en jour ; inspira à l’empereur Domitien la pensée inhumaine d’ordonner que quiconque découvrirait un chrétien serait tenu de le faire sacrifier aux idoles, sous peine d’être lui-même sévèrement puni. Et un préfet nommé Fescennius fut envoyé de Rome contre les chrétiens de Paris. Ce préfet, ayant trouvé Denis occupé à prêcher devant le peuple, ordonna de l’arrêter, de le garrotter avec une grosse corde et de l’amener à son prétoire, en compagnie des deux saints Rustique et Eleuthère.
Pendant que les trois saints, en présence du préfet, proclamaient courageusement leur foi, arriva certaine dame noble qui affirma que son mari avait été séduit par les trois imposteurs. Le préfet manda aussitôt ce mari, qui, persévérant dans sa foi, fut mis à mort sur-le-champ. Quant aux trois saints, ils furent flagellés par douze soldats, chargés de chaînes et jetés en prison. Le lendemain, Denis fut étendu, nu, sur un gril enflammé. Et lui, au milieu de ses souffrances, rendait grâce à Dieu. Il fut ensuite donné en pâture à des bêtes féroces, dont on avait excité la faim par un jeûne prolongé. Mais, au moment où ces animaux s’élançaient sur lui, il fit sur eux le signe de la croix ; et eux, tout de suite, l’entourèrent doucement, comme des agneaux. Le préfet le fit alors mettre en croix, puis, après l’avoir longtemps torturé, le fit reconduire en prison avec d’autres chrétiens. Et là, pendant que Denis célébrait la messe, Jésus lui apparut, entouré d’une immense lumière, et lui dit, en lui offrant un pain : « Prends ceci, mon fils, en témoignage de la reconnaissance qui t’est due ! » Le lendemain, après d’autres supplices, les trois saints eurent la tête tranchée à coups de hache, devant l’idole du dieu Mercure. Mais aussitôt le corps de saint Denis se redressa, prit dans ses mains sa tête coupée, et, sous la conduite d’un ange, marcha pendant deux milles, depuis la colline de Montmartre, c’est-à-dire mont des martyrs, jusqu’au lieu où reposent aujourd’hui ses restes par le fait de son propre choix et de la providence divine.
Et aussitôt s’éleva dans ce lieu une musique d’anges si harmonieuse que, parmi la foule de ceux qui l’entendirent, la femme du préfet Lisbius, nommée Laertia, se proclama chrétienne, ce qui lui valut d’être décapitée, et de recevoir ainsi le baptême du sang. Le fils de cette femme, nommé Vibius, après avoir servi à Rome sous trois empereurs, se fit baptiser en revenant à Paris et adopta la vie religieuse.