Un homme qu’une paralysie empêchait de se mouvoir invoquait saint François, en disant : « Secours-moi, saint François, en souvenir de ma dévotion et des services que je t’ai rendus ; car autrefois je t’ai porté sur mon âne, j’ai baisé tes pieds et tes mains ; et voici que je meurs dans de cruelles souffrances ! » Aussitôt le saint, lui apparaissant, lui toucha les jambes avec un bâton qui avait la forme du T grec. Et le malade recouvra la santé, mais le signe du T grec resta à jamais gravé sur sa peau. Or c’était de ce signe que saint François avait coutume de signer ses lettres.
Dans la ville de Pomereto, en Pouille, une mère, ayant perdu sa fille unique, invoquait en pleurant l’aide de saint François. Celui-ci lui apparut et lui dit : « Ne pleure pas, car la lumière de sa lampe, que tu crois éteinte, va se rallumer sur mon intercession ! » La mère, donc, ne permit point qu’on emportât le corps de sa fille et bientôt, prenant celle-ci dans ses bras, elle la releva saine et sauve. Une autre fois, à Rome, l’intercession du saint rendit la vie à un petit garçon qui s’était tué en tombant de la fenêtre d’un palais. A Suze, saint François ressuscita de la même façon, pour répondre aux prières d’une mère, un jeune homme qui était mort sous les décombres d’une maison, et qu’on se préparait déjà à ensevelir.
Le frère Jacques de Riéti, traversant un fleuve avec d’autres frères, se noya au moment où ses compagnons descendaient déjà sur le rivage. Les survivants invoquèrent l’aide de saint François, et le noyé lui-même, déjà à demi mort, l’invoquait de son côté. Et voici que ses compagnons le virent marcher sur les vagues comme sur du sable, et ramener jusqu’au rivage le bateau submergé. Et ils virent même que ses vêtements étaient secs, au point que pas une goutte d’eau ne les avait mouillés.
CLXVIII
SAINTE PÉLAGIE, PÉCHERESSE
(8 octobre)
Pélagie était une des femmes les plus nobles, les plus riches et les plus belles de la ville d’Antioche. Ambitieuse et vaine, impudique de corps et d’âme, elle se promenait orgueilleusement par la ville, de telle sorte qu’on ne voyait rien sur elle que de l’or, de l’argent, et des pierreries, et que, sur son passage, elle remplissait l’air de parfums capiteux. Devant et derrière elle, marchait une troupe nombreuse de jeunes hommes et de jeunes femmes, également vêtus de robes éclatantes. Elle fut, un jour, rencontrée, en cet équipage, par un saint homme nommé Néron, évêque d’Héliopolis, qui s’appelle aujourd’hui Damiette. Et Néron, voyant qu’elle avait plus de souci de plaire au monde que lui-même n’en avait de plaire à Dieu, se mit à pleurer. Puis, se jetant sur le pavé, il frappait son visage contre terre, priant Dieu de lui pardonner. Et il dit à ceux qui étaient avec lui : « En vérité je vous le dis, Dieu produira cette femme contre nous au jour du jugement : car elle met plus de soin à s’orner pour plaire à ses amants terrestres que nous n’en mettons à orner nos âmes pour plaire à l’époux céleste ! » Après quoi il s’endormit, et eut un rêve. Il se vit célébrant la messe, et autour de lui volait une colombe noire et puante. Il ordonna à ses catéchumènes de la chasser, et la colombe disparut ; mais après la messe elle revint, et lui-même la plongea dans un vase d’eau, d’où elle sortit toute blanche et toute parfumée ; et elle s’envola si haut qu’on la perdit de vue. Ayant fait ce rêve, Néron s’éveilla. Or, un jour qu’il prêchait dans l’église en présence de Pélagie, celle-ci fut si touchée qu’elle lui envoya le message suivant : « Au saint évêque, disciple du Christ, Pélagie, disciple du diable ! Si tu es vraiment le disciple du Christ, qui, à ce que l’on dit, est descendu du ciel pour les pécheurs, daigne m’accueillir, moi qui suis une pécheresse, mais qui me repens ! » L’évêque lui répondit : « Par grâce, ne tente pas mon humilité, car je suis homme, et pécheur ! Mais si vraiment tu désires être sauvée, viens me voir non pas seul, mais parmi les fidèles ! » Et elle vint vers lui, en présence de la foule, et se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant : « Je suis Pélagie, plage d’iniquité, toute ruisselante du flot de mes péchés, je suis un abîme de perdition, je suis un piège d’âmes ; mais à présent j’ai horreur de tout cela ! » L’évêque lui demanda son nom. Et elle : « A ma naissance je fus appelée Pélagie, mais l’éclat de mes vêtements m’a fait donner le surnom de Marguerite. » Alors l’évêque la reçut avec bonté, lui imposa une pénitence, l’instruisit dans la crainte de Dieu et la régénéra par le saint baptême.
Or, une nuit, pendant que Pélagie dormait, le diable vint la réveiller et lui dit : « Ma chère Marguerite, pourquoi m’as-tu abandonné, moi qui t’ai toujours ornée de gloire et de richesse ? » Pélagie fit le signe de la croix, souffla sur le diable et le mit en fuite. Le lendemain, elle rassembla tout ce qu’elle possédait et le distribua aux pauvres. Après quoi, sans prévenir personne, elle s’enfuit à Jérusalem. Là, prenant l’habit d’un ermite, elle s’installa dans une cellule, sur le mont des Oliviers. Et elle servait Dieu dans l’abstinence, et bientôt elle devint célèbre dans toute la région, sous le nom de frère Pélage. Or, un diacre de l’évêque Néron étant venu à Jérusalem pour visiter les lieux saints, l’évêque de Jérusalem lui parla d’un saint ermite nommé Pelage, et l’engagea à aller le voir. Et Pélagie aussitôt le reconnut, tandis que lui ne la reconnaissait point, amaigrie et changée comme elle l’était. Et elle lui dit : « L’évêque Néron vit-il encore ? » Et lui : « Oui. » Et elle : « Qu’il prie le Seigneur pour moi, car c’est vraiment un apôtre du Christ ! » Le lendemain, le diacre revint la voir ; mais, comme il frappait à sa porte sans obtenir de réponse, il ouvrit la fenêtre de la cellule, et vit que le frère Pelage était mort. Il courut annoncer la chose à l’évêque, qui vint, avec son clergé et ses moines, pour ensevelir le saint ermite. Et voilà qu’en retirant de la cellule le cadavre du défunt, on découvrit que celui-ci était une femme ! Sainte Pélagie mourut le 8 octobre de l’an du Seigneur 290.
CXLIX
SAINTE MARGUERITE, VIERGE
(8 octobre)
Marguerite était une vierge très belle, très noble et très riche. Elle fut élevée par ses parents dans un tel amour des bonnes mœurs et de la pudeur qu’elle s’efforçait, autant que possible, de se dérober aux regards des hommes. Elle fut enfin demandée en mariage par un jeune noble ; et, comme les deux familles consentaient à cette union, le jour des noces fut décidé. Mais, ce jour-là, pendant que toute la noblesse de la ville célébrait joyeusement la fête nuptiale, la jeune fiancée, prosternée à terre et toute en larmes, songea avec épouvante à l’ordure qu’étaient toutes les joies de cette vie en comparaison de la perte de sa virginité. Aussi se refusa-t-elle aux caresses de son mari ; et, quand celui-ci se fut endormi, elle coupa ses cheveux, prit un vêtement d’homme, et s’enfuit. Après avoir longtemps marché, elle se réfugia dans un monastère où elle devint moine sous le nom de Frère Pélage. Et telle fut la sainteté de ses mœurs que, sur l’ordre de son abbé, et malgré sa résistance, elle dut se résigner à devenir le supérieur d’un couvent de nonnes. Alors le diable, jaloux d’elle, chercha un moyen de la perdre. Il poussa une des religieuses à commettre le péché de chair ; et quand la coupable se trouva forcée d’avouer sa grossesse, religieuses et moines, consternés, furent unanimes à considérer comme son séducteur le Frère Pélage, celui-ci étant le seul homme qui vécût auprès d’elle. Marguerite fut donc chassée ignominieusement du monastère et enfermée dans une grotte, où on lui apportait, de temps à autre, un pain d’orge et une cruche d’eau. Mais elle, supportant cette épreuve avec patience, ne cessait point de rendre grâces à Dieu. Enfin, lorsqu’elle se sentit sur le point de mourir, elle écrivit à l’abbé et aux moines : « De naissance noble, je portais dans le siècle le nom de Marguerite ; mais j’ai pris le nom de Pélage parce que j’ai traversé la plage des tentations. Je demande maintenant que mes saintes sœurs m’ensevelissent, afin que les femmes reconnaissent une vierge en celle que les calomniateurs ont fait passer pour un débauché ! » Au reçu de cette lettre, les religieuses coururent à la grotte de l’ermite ; elles reconnurent que le Frère Pélage était une femme, une pure vierge ; et elle fut ensevelie avec honneur dans le couvent de femmes qu’elle avait dirigé ; et religieuses et moines firent pénitence de l’injuste traitement qu’elle avait subi.
CL
SAINTE THAÏS, COURTISANE
(8 octobre)
La courtisane Thaïs était si belle que beaucoup d’hommes, ayant vendu tous leurs biens par amour pour elle, s’étaient vus réduits à l’extrême misère, et que le seuil de sa maison était arrosé du sang de ses amants, poussés par leur jalousie à s’entretuer. Ce qu’apprenant, le solitaire Paphnuce se procura une pièce d’argent, revêtit un habit séculier, et se rendit dans la ville d’Egypte où demeurait la courtisane : après quoi il remit à celle-ci sa pièce d’argent, comme afin de pouvoir pécher avec elle. Et Thaïs, ayant reçu la pièce d’argent, lui dit : « Entrons dans ma chambre ! » Paphnuce entra dans cette chambre, où il y avait un lit tout couvert d’étoffes de prix. Mais comme la courtisane l’invitait à monter sur ce lit, il lui dit : « Si tu as une autre chambre, plus retirée, allons plutôt là ! » Elle le conduisit dans plusieurs autres chambres ; mais toujours il disait qu’il avait peur d’être vu. Alors Thaïs : « J’ai dans ma maison une chambre où personne ne peut entrer ; mais si c’est Dieu que tu crains, il n’y a pas de lieu au monde où tu puisses te dérober à ses regards ! » Et Paphnuce : « Tu sais donc que Dieu existe ? » Elle répondit qu’elle le savait, qu’elle connaissait aussi la vie future et le châtiment des pécheurs. Alors Paphnuce : « Si tu connais tout cela, pourquoi as-tu causé la perte de tant d’âmes ? Tu auras à rendre compte à Dieu de toutes ces âmes, en même temps que de la tienne : et sûrement tu seras damnée ! » Ce qu’entendant, Thaïs se jeta aux pieds du solitaire, fondit en larmes, et s’écria : « Mais je sais aussi qu’on peut se repentir, mon père, et j’ai confiance dans ta prière pour m’obtenir la remise de mes péchés ! Accorde-moi seulement trois heures de délai, et, après cela, j’irai où tu m’ordonneras d’aller, et je ferai ce que tu m’ordonneras de faire ! » Elle profita de ce délai pour recueillir tous les richesses qu’elle avait gagnées par ses péchés, et, les transportant sur la grande place, en présence de la foule, elle y mit le feu, et elle disait : « Venez tous, vous qui avez péché avec moi, et voyez ce que je fais de vos présents ! » Puis, quand elle eut tout brûlé (et il y avait là des objets dont l’ensemble valait 400 livres d’or) elle rejoignit Paphnuce, qui la conduisit dans un couvent de femmes. Il l’enferma dans une étroite cellule, en mura la porte, et ne laissa qu’une petite fenêtre par où l’on devait, tous les jours, lui apporter un peu de pain et d’eau. Et comme ensuite il se retirait, elle lui dit : « Que m’ordonnes-tu, mon père, au sujet de l’endroit où je devrai uriner et déposer mes excréments ? » Et Paphnuce : « Tu feras tout cela dans ta cellule, ainsi que tu le mérites ! » Elle lui demanda ensuite comment elle devait prier. Et lui : « Tu n’es pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni de lever les mains au ciel, car tes mains et les lèvres sont pleines d’impureté. Tu te borneras donc à te prosterner du côté de l’Orient, et à répéter toujours cette phrase : « Toi qui m’as créée, aie pitié de moi ! »