Saint Martin connut et révéla longtemps d’avance le moment de sa mort. Un jour qu’il s’était rendu dans le diocèse de Candes, pour y apaiser une discorde, il sentit que les forces de son corps l’abandonnaient, et annonça à ses disciples que son heure approchait. Alors, les disciples, tout en larmes : « Père, pourquoi nous abandonnes-tu dans la désolation ? Car voici que les loups ravisseurs envahissent ton troupeau ! » Alors, touché de leurs larmes et de leurs prières, il pria ainsi : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne refuse point de poursuivre ma tâche ; que ta volonté soit faite ! » Mais il était fort en peine de savoir ce qu’il préférait, ne pouvant se résigner, ni à abandonner son troupeau, ni à retarder le moment de sa comparution devant le Christ. Et comme il souffrait de la fièvre, et que ses disciples le priaient de laisser mettre un peu de paille sur sa couche, il répondit : « Non, mes enfants, un chrétien ne doit mourir que sur des cendres ! » Il se tenait étendu sur le dos, les yeux et les bras levés vers le ciel ; et comme ses prêtres l’engageaient à alléger la fatigue de son corps en se couchant sur le côté : « Mes frères, laissez-moi regarder plutôt le ciel que la terre ! » Puis, voyant que le diable le regardait : « Que fais-tu là, méchante bête ? tu ne peux plus rien contre moi, car je vois déjà Abraham qui m’ouvre les bras ! » Et, ce disant, il rendit l’âme ; et son visage resplendit comme s’il était déjà revêtu de la gloire suprême ; et les assistants entendirent le chœur des anges l’accompagnant au ciel. Il mourut à l’âge de quatre-vingt-un ans, vers l’an du Seigneur 395, sous le règne des empereurs Honorius et Arcade.

A ses obsèques se réunirent les habitants du Poitou et ceux de la Touraine ; et une grande altercation s’éleva entre eux. Les Poitevins disaient : « Il est moine de chez nous, c’est à nous que revient son corps ! » Et les Tourangeaux : « Dieu vous l’a enlevé pour nous le donner ! » La nuit, pendant que les Poitevins dorment, les Tourangeaux s’emparent du corps, le jettent, par la fenêtre, dans un bateau, et l’emportent, le long de la Loire, jusqu’à la ville de Tours.

II. Le matin de la mort du saint, saint Séverin, évêque de Cologne, visitant son église à son ordinaire, entendit chanter les anges dans le ciel. Il appela son archidiacre et lui demanda s’il n’entendait rien. Le diacre eut beau tendre le col, dresser les oreilles, et se hausser sur le bout des pieds en s’appuyant sur un bâton : il dut avouer qu’il n’entendait rien. Cependant, l’évêque ayant prié pour lui, il commença à entendre des voix dans le ciel. Et saint Séverin lui dit : « C’est mon maître Martin qui vient de quitter le monde, et que les anges emportent au ciel ! » Et, en effet, l’archidiacre, quelques jours après, apprit qu’à cette même heure saint Martin était mort. Et, quelques jours plus tard, à Milan, saint Ambroise s’endormit au milieu de sa messe, entre la prophétie et l’épître. Personne n’osant l’éveiller, deux ou trois heures se passèrent ainsi. Enfin ses diacres se décidèrent à le tirer de son sommeil, en lui disant que le peuple s’impatientait. Et lui : « Mon frère Martin vient de mourir, et j’ai assisté à ses obsèques ; mais, en m’éveillant comme vous l’avez fait, vous m’avez empêché d’être présent aux dernières réponses ! »

III. Maître Jean Beleth affirme que les rois de France ont coutume, dans les batailles, de porter la chape de saint Martin.

IV. Soixante-quatre ans après la mort du saint, saint Perpet, ayant bâti en son honneur une grande église, voulut y transporter son corps. Mais en vain son clergé et lui veillèrent et jeûnèrent pendant trois jours : le cercueil ne se laissait point soulever. Et comme déjà ils allaient renoncer, un beau vieillard leur apparut, qui leur dit : « Qu’attendez-vous ? Ne voyez-vous pas que Martin lui-même est prêt à vous aider ? » Puis il leur prêta un coup de main, et le cercueil fut soulevé sans aucune difficulté. Cette translation eut lieu au mois de juillet.

V. Il y avait alors, à Tours, deux compagnons, dont l’un était aveugle et l’autre paralytique. L’aveugle portait le paralytique, et le paralytique guidait l’aveugle ; et, vivant ainsi, ils tiraient un gros profit de la mendicité. Quand ils apprirent qu’on portait le corps de saint Martin en procession à l’église nouvelle pour l’y déposer, ils craignirent que la procession ne passât dans la rue où ils se tenaient, et que saint Martin ne s’avisât de les guérir : car ils se disaient que, guéris, ils perdraient leur gagne-pain. Ils imaginèrent donc de s’enfuir de chez eux, et se réfugièrent dans une rue où, certainement, la procession ne devait point passer. Et, pendant qu’ils fuyaient, ils rencontrèrent le corps de saint Martin, qui les guérit tous les deux. Tant il est vrai que Dieu accorde ses bienfaits à ceux-là même qui ne les demandent pas !

CLXIV
SAINT BRICE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
(13 novembre)

Brice était diacre de saint Martin, et, suivant l’exemple de maints autres, il ne se faisait pas faute de railler son vénérable évêque. Un pauvre lui ayant un jour demandé où était Martin, Brice lui répondit : « Si c’est ce fou que tu cherches, regarde, car le voici qui, comme un insensé, considère le ciel ! » Le pauvre alla donc trouver Martin, et obtint de lui ce qu’il demandait. Après quoi le saint, appelant Brice, lui dit : « Ainsi, Brice, je te fais l’effet d’être un fou ? » Et comme le diacre, honteux, voulait nier, Martin lui dit : « Ne voyais-tu pas que mon oreille était tout près de ta bouche, tout à l’heure, quand tu parlais de moi ? Eh bien, écoute ce que je vais te dire ! J’ai obtenu du Seigneur de t’avoir pour successeur dans l’épiscopat ; mais je dois t’avertir que tu auras à traverser bien des épreuves ! » Et Brice continuait de railler, disant : « Me trompais-je en affirmant que ce vieillard était fou ? »

Or, à la mort de saint Martin, Brice fut élu évêque de Tours. Et, dès ce moment, bien qu’il gardât encore son ancien orgueil, il s’adonna tout entier à la prière. Quant à sa chasteté, jamais il ne l’avait entamée, ni ne devait l’entamer. Cependant, la trentième année de son épiscopat, une religieuse qui lui lavait ses vêtements, fut séduite et enfanta un fils. Sur quoi le peuple s’amassa avec des pierres devant la porte de l’évêque, disant : « Trop longtemps, par piété pour saint Martin, nous avons fermé les yeux sur ta luxure ; mais dorénavant nous renonçons à baiser tes mains, souillées de vices ! » Alors l’évêque, indigné : « Qu’on m’amène ici l’enfant de cette femme ! » Ainsi fut fait ; et à cet enfant, qui était âgé de trente jours, Brice dit : « Au nom du Fils de Dieu, je te somme de dire si c’est moi qui t’ai engendré ! » Et l’enfant : « Non, ce n’est pas toi ! » Mais le peuple ne voulut voir dans tout cela qu’un artifice magique. Alors Brice, au vu de tous, prit dans son manteau des charbons ardents, et les porta jusqu’au tombeau de saint Martin ; puis il rouvrit son manteau, et l’on vit que les charbons l’avaient laissé intact. Et Brice dit : « De même que mon manteau est resté intact sous les charbons ardents, de même mon corps est pur du commerce de la femme ! »

Mais le peuple continuait à ne pas le croire. Accablé d’outrages et d’injures, chassé de son siège épiscopal, Brice se rendit auprès du pape et y resta sept ans, faisant pénitence de ses péchés à l’égard de saint Martin. Le peuple de Tours envoya à Rome Justinien, afin qu’il se défendît, en présence de Brice, d’avoir accepté de se substituer à lui dans l’épiscopat. Mais ce Justinien mourut en arrivant à Verceil ; et le peuple de Tours élut à sa place un certain Germain. Cependant Brice, après sept années d’exil, reprit le chemin de Tours, avec l’autorisation du pape ; et comme il était arrivé déjà à un mille de Tours, il apprit d’en haut que Germain venait de mourir. Ce qu’apprenant, Brice dit à ses compagnons : « Levez-vous, car nous avons à ensevelir l’évêque de Tours ! » Et, en effet, pendant que Brice entrait par l’une des portes de la ville, d’une autre porte sortaient les restes mortels de Germain. Et saint Brice, après l’avoir enseveli, reprit possession de son siège, où, pendant sept années encore, il donna l’exemple de toutes les vertus. Il mourut en paix dans la quarante-huitième année de son épiscopat.