CLXV
SAINTE ELISABETH, VEUVE[18]
(20 novembre)
[18] Ce chapitre, qui manque dans la plupart des manuscrits anciens, n’est certainement pas de Jacques de Voragine.
1o Elisabeth, fille d’un illustre roi de Hongrie, anoblit encore par sa foi et ses vertus la race très noble dont elle était sortie. Elevée, pour ainsi dire, au-dessus de la nature humaine, toute petite encore elle dédaignait les jeux enfantins, ne s’occupant qu’à avancer toujours dans la vénération de Dieu. A cinq ans, elle avait tant de plaisir à prier dans l’église que ses compagnes ou ses servantes ne parvenaient pas à l’en faire sortir. Même en jouant, on la voyait toujours courir du côté d’une chapelle, afin de pouvoir plus facilement y entrer. Et quand elle y était entrée, elle fléchissait les genoux, ou s’étendait à plat sur les dalles, ou, sans savoir lire, prenait en main un psautier, de peur que quelqu’un ne vînt la déranger. Et dans ses jeux d’enfants, c’était en Dieu qu’elle mettait toutes ses espérances. De tout ce qu’elle gagnait ou qu’on lui donnait, elle réservait la dixième partie pour des petites filles pauvres, à qui elle recommandait, en même temps, de saluer souvent d’une prière la Vierge Marie.
A mesure qu’elle grandissait en âge, elle grandissait plus encore en dévotion. Elle s’était choisi pour patronne la sainte Vierge, et avait prié saint Jean l’Evangéliste de se constituer le gardien de sa chasteté. Pour saint Pierre, aussi, elle avait une telle dévotion qu’elle ne refusait rien de ce qu’on lui demandait au nom de ce saint.
Craignant que les succès du monde ne lui devinssent trop agréables, elle s’ingéniait à s’en ôter toujours une partie. Quand elle gagnait à quelque jeu, elle s’arrêtait de jouer en se disant : « Je renonce au reste pour l’amour de Dieu ! » Dans les danses, après avoir fait un tour avec ses compagnes, elle leur disait : « Que cet unique tour nous suffise ! Renonçons aux autres pour l’amour de Dieu ! » Le luxe dans les vêtements lui était odieux. Elle s’était interdit, notamment, de mettre des gants, le dimanche, avant l’heure de midi. Elle s’était imposé un nombre déterminé de prières ; et lorsque les servantes la mettaient au lit avant qu’elle eût achevé de les réciter, elle se tenait éveillée pour aller jusqu’au bout. Et toujours elle s’astreignait à tout cela par des vœux solennels, de façon que personne, par persuasion, ne pût ensuite l’en détourner. Quant aux offices religieux, elle les suivait avec tant de révérence que, pendant la lecture de l’évangile et la consécration de l’hostie, elle ôtait ses manchettes et se dépouillait de tous ses ornements.
Ainsi elle vécut, sagement et innocemment, toute sa vie de jeune fille, jusqu’au jour où, sur l’ordre de son père, elle fut forcée d’entrer dans la vie de mariage. Elle se soumit, bien contre son gré, à l’union conjugale, non point pour y trouver du plaisir, mais pour ne point paraître dédaigner les ordres de son père, comme aussi pour procréer des fils au service de Dieu. Fidèle à la couche nuptiale, toujours elle resta chaste d’intention. Et elle fit vœu devant maître Conrad, que, si elle survivait à son mari, elle observerait une continence perpétuelle. Elle épousa le landgrave de Thuringe ; mais, tout en changeant de condition de vie, elle ne changea point de disposition intérieure. Jamais elle ne cessa de montrer sa dévotion et son humilité devant Dieu ; son austérité et son abstinence à l’égard de soi-même ; sa largesse et sa compassion envers les pauvres. Sa ferveur pour la prière était si grande qu’elle devançait à l’église ses servantes même, comme si elle eût voulu, par des prières secrètes, obtenir de Dieu quelque grâce spéciale. La nuit, souvent elle se relevait pour prier, malgré la défense que, par sollicitude pour sa santé, lui en faisait son mari. Elle s’était entendue avec une de ses servantes pour que celle-ci, les nuits où elle tarderait à se réveiller, la tirât de son sommeil en lui donnant un coup sur les pieds. Et une nuit, la servante, au lieu de frapper sur les pieds de sa maîtresse, frappa sur ceux du mari, qui, soudain réveillé, comprit toute la chose, mais, sagement, feignit de ne s’être aperçu de rien. Toujours aussi Elisabeth pleurait en priant ; mais ces douces larmes n’altéraient son visage que pour lui donner une expression d’une joie céleste.
Modèle d’humilité, elle s’attachait à ne pas dédaigner même les choses les plus viles et les plus repoussantes. Ayant rencontré un mendiant dont tout le visage n’était qu’une plaie ignoble et infecte, elle le recueillit sur son sein, lui coupa les cheveux et lui lava la tête, en présence de ses servantes qui se moquaient du pauvre homme. Aux Rogations, elle suivait la procession pieds nus, en robe de laine ; et, à chaque station, on la voyait prendre place parmi les mendiantes. Lorsqu’elle se rendait à l’église pour ses relevailles, jamais elle ne s’ornait comme les autres femmes ; mais, à l’exemple de la Vierge immaculée, elle se rendait à l’autel en portant elle-même le nouveau-né dans ses langes ; et humblement elle offrait un agneau et un cierge. Après quoi, rentrée au palais, elle donnait à une pauvre femme la robe qui lui avait servi pour la cérémonie. C’est également par humilité que, avec le consentement de son mari, et réserve faite des droits conjugaux, elle prêta vœu d’obéissance à maître Conrad, le tenant pour son supérieur en science et en religion. Et un jour, comme Conrad l’appelait à une prédication, une visite survint qui l’empêcha d’obéir : ce dont le savant homme fut si irrité qu’il refusa de lui pardonner sa désobéissance jusqu’au moment où, l’ayant fait mettre en chemise, il l’eût vu battre de verges en compagnie de celles de ses servantes qui l’avaient encouragée à désobéir.
Elle s’imposait une abstinence si rigoureuse qu’elle macérait son corps par les veilles, les jeûnes et les disciplines. Dès que son mari était absent, elle passait les nuits en prière. Et telle était sa tempérance dans le boire et le manger que, souvent, à la table somptueuse de son mari, elle se contentait de pain sec. Elle finit même par s’abstenir tout à fait, sur l’ordre de maître Conrad, de toucher à aucun des mets que mangeait son mari. Ce qui ne l’empêchait point de s’asseoir à table, de servir les convives et de les égayer par son urbanité, tout en cachant avec soin sa propre abstinence. Et son mari supportait tout cela avec patience, affirmant qu’il suivrait lui-même volontiers l’exemple de sa femme s’il ne craignait de mettre en émoi toute sa famille.
Mais autant elle aimait les privations pour soi, autant elle était généreuse pour les pauvres. Elle subvenait à leurs besoins avec tant de largesse que tous l’appelaient la mère des pauvres. Elle habillait de ses propres mains ceux qui étaient nus, elle ensevelissait les mendiants et les pèlerins, elle présentait les enfants aux fonts baptismaux, après leur avoir elle-même cousu leurs langes. Un jour, elle donna à une mendiante une robe si belle que la pauvre femme, dans l’excès de sa joie, s’évanouit et tomba inanimée. Ce que voyant, Elisabeth se repentit amèrement ; mais elle pria pour la morte, et aussitôt celle-ci se releva guérie. Souvent aussi elle filait la laine avec ses servantes, et, de la laine filée par elle, faisait faire des vêtements. Elle nourrissait les affamés. Pendant que le landgrave son mari s’était rendu à la cour de l’empereur Frédéric, qui était alors à Crémone, elle fit recueillir tout le grain des granges royales et l’employa à nourrir, tous les jours, les pauvres qu’elle convoqua de toutes parts. Quand l’argent lui manquait, elle vendait ses ornements, ou ceux de ses servantes, pour en offrir le produit aux pauvres. De la même façon, elle désaltérait ceux qui avaient soif. Un jour qu’elle distribuait de la cervoise aux pauvres, on s’aperçut que la liqueur ne diminuait pas dans le vase, malgré la grande quantité qui s’en trouvait versée. Elle-même, encore, recevait les pauvres et les pèlerins. Elle fit construire une grande maison au pied du château, afin d’y recueillir les malades ; et tous les jours, malgré la difficulté des descentes et des montées, elle s’y rendait en personne, prodiguant aux malades les cadeaux, les soins et les saintes paroles. Dans la même maison elle faisait élever et nourrir des enfants pauvres ; et à ces enfants elle se montrait toujours si douce et si humble que tous l’appelaient leur mère, et que, dès qu’elle entrait, ils l’entouraient tous comme leur mère. Un jour qu’elle était allée acheter pour eux de petits vases et de petits anneaux de verre, ainsi qu’une foule d’autres jouets fragiles, elle laissa tomber sur les pierres toutes ses emplettes ; mais pas un seul des objets de verre ne se brisa. En un mot, il n’y a pas une seule des sept œuvres de miséricorde qu’elle ne remplît avec un zèle et une ferveur admirables.
Une part d’éloges revient aussi au mari d’Elisabeth qui, malgré les innombrables affaires temporelles qui l’occupaient, restait fidèle au service de Dieu, et, faute de pouvoir se livrer lui-même aux œuvres de miséricorde, laissait du moins à sa femme toute liberté de s’y livrer. C’est pour répondre au vœu de sa femme qu’il partit pour la croisade, de façon à employer ses armes pour la défense de la foi. Et pendant qu’il était en Terre Sainte, ce pieux et bon prince rendit son âme au Seigneur. Aussitôt Elisabeth embrassa avec ardeur l’état de veuve, renouvelant le vœu de chasteté qu’elle avait fait jadis en prévision d’un veuvage possible.