Cependant, quand la mort de son mari fut connue en Thuringe, des parents du landgrave la chassèrent de son château comme dissipatrice et prodigue. Et elle dut se réfugier, à la nuit tombante, dans une étable à porcs, qui dépendait de la maison d’un cabaretier. Et, le lendemain matin, s’étant rendue au couvent des Frères Mineurs, elle pria ceux-ci de chanter le Te Deum laudamus, pour remercier Dieu des épreuves qu’Il lui envoyait. On lui enjoignit alors d’aller demeurer avec ses enfants dans la maison d’un de ses ennemis, où on lui avait assigné pour domicile un endroit des plus restreints. Fort mal reçue par l’hôte et l’hôtesse, elle ne tarda point à repartir, après avoir dit adieu aux murs de sa chambre en ajoutant : « J’eusse préféré dire adieu aux hommes à qui appartiennent ces murs, s’ils m’avaient traitée avec plus de bonté ! » Après quoi elle revint à sa première retraite, confiant ses enfants à diverses personnes. Et comme, un jour, marchant dans un sentier d’une boue profonde, elle posait les pieds sur des pierres, une vieille femme qu’elle avait comblée de bienfaits voulut marcher sur les mêmes pierres, et refusa de lui livrer passage : si bien que la sainte tomba. Mais, s’étant relevée, elle fut tout heureuse d’avoir à secouer la boue dont elle était couverte.

Quelque temps après, une abbesse, sa marraine, prenant en pitié son extrême misère, la conduisit auprès de son oncle l’évêque de Bamberg, qui la reçut fort bien, mais la retint chez lui avec l’intention de la marier en secondes noces. Ce qu’apprenant, les servantes qui l’accompagnaient fondirent en larmes ; mais la sainte les réconforta en disant : « J’ai confiance dans le Seigneur, pour l’amour duquel j’ai fait vœu de chasteté. Il saura bien m’encourager dans ma résolution, éloigner de moi toute violence, et dissoudre les mauvais projets des hommes. Ou que si mon oncle, malgré mes refus, s’obstinait à vouloir me remarier, j’aurais toujours la ressource de me couper le nez de mes propres mains, ce qui suffirait bien pour que personne ne s’avisât plus de me prendre pour femme ! » Et, en effet, comme son oncle l’avait fait conduire dans un château d’où il lui défendait de sortir, voici que, sur l’ordre de Dieu, les restes de son mari furent ramenés de Terre Sainte. Et force fut à l’évêque de la laisser partir, pour aller à la rencontre de ces chères reliques.

Alors Elisabeth revêtit l’habit religieux, et, se vouant à la pauvreté, forma le projet d’aller mendier de porte en porte ; mais maître Conrad le lui défendit. Elle ne porta plus désormais qu’un humble manteau gris ; et comme les manches de sa tunique s’étaient déchirées, elle les rapiéça avec une étoffe d’une autre couleur. Ce qu’apprenant, son père, le roi de Hongrie, lui envoya un de ses officiers, pour qu’il la ramenât dans sa patrie. Et l’officier, la voyant ainsi vêtue et assise à son rouet avec des servantes, fut rempli à la fois de honte et de respect. Et il s’écria que jamais encore fille de roi n’avait porté une robe si grossière. Mais en vain il insista pour la ramener en Hongrie. La sainte préféra rester, pauvre, parmi ses pauvres.

Pour achever de faire disparaître tout obstacle entre Dieu et elle, elle pria Dieu d’arracher même de son cœur la tendresse qu’elle avait pour ses enfants. Et une voix d’en haut lui répondit que sa prière était exaucée. Sur quoi elle dit à ses compagnes : « Le Seigneur a entendu ma voix, car non seulement tous les biens temporels m’apparaissent comme du fumier, mais voici que de mes fils même je ne me soucie plus que dans la mesure où je me soucie du reste des hommes ! » De son côté, maître Conrad, pour l’éprouver et la mortifier, la séparait des personnes qu’elle aimait le mieux. C’est ainsi qu’il lui enjoignit de ne plus voir deux servantes qu’elle connaissait depuis l’enfance, et qu’elle aimait plus que toutes les autres. Et la sainte obéit, après bien des larmes versées de part et d’autre. Elle était prompte à l’obéissance. Un jour qu’elle était entrée dans un couvent de religieuses sans en avoir obtenu l’autorisation de maître Conrad, celui-ci la fit battre si durement, que, trois semaines après, son corps conservait les traces des coups.

Dans son humilité, elle n’admettait point que ses servantes lui donnassent le nom de maîtresse, ni lui parlassent autrement qu’on parle à un inférieur. Elle lavait elle-même tous les ustensiles de cuisine, s’ingéniant à les cacher afin que ses servantes ne pussent les laver pour elle. Et elle leur disait que, si elle avait pu connaître une manière de vivre plus méprisable encore, c’est avec joie qu’elle l’aurait adoptée.

Ces humbles tâches ne l’empêchaient point de se livrer assidûment à la contemplation ; et souvent elle avait des visions célestes. Souvent aussi sa prière était si fervente qu’elle enflammait d’autres personnes. Appelant un jour à elle un jeune homme luxueusement vêtu, elle lui dit : « Tu parais avoir une vie bien dissolue, tandis que tu devrais t’occuper de servir ton créateur. Veux-tu que je prie Dieu pour toi ? » Et lui : « Je le veux, et je t’en supplie vivement ! » Elle se mit donc en prière et le jeune homme pria avec elle. Trois fois le jeune homme lui demanda de cesser de prier, car il se sentait envahi d’une flamme qui le consumait. Mais elle pria jusqu’au bout ; et, quand elle eut fini, le jeune homme, illuminé de la grâce divine, revint à lui, et entra aussitôt dans l’ordre des Frères Mineurs.

Son nouveau genre de vie, au reste, ne la refroidit point dans son zèle pour les œuvres de miséricorde. Ayant reçu en dot une somme de deux mille marcs, elle en distribua une partie aux pauvres, et, avec le reste, fit construire à Marbourg un grand hôpital. Aussi tous l’accusaient-ils de dissipation et de prodigalité. Couramment on la traitait de folle ; et, comme elle recevait avec joie toutes les injures, on lui disait que, pour montrer tant de joie, elle avait bien vite oublié le souvenir de son mari.

Et elle, après avoir construit son hôpital, ne pensa plus qu’à devenir l’humble servante des pauvres. Elle-même les baignait, les couvrait dans leur lit, et disait en souriant à ses compagnes : « Que Dieu est bon de nous permettre ainsi de le baigner et de le couvrir ! » Une nuit, ayant à soigner un enfant borgne et rempli de vermine, elle le porta sept fois de suite aux latrines, et lava ses linges affreusement souillés. Une autre fois, elle lava et mit au lit une femme atteinte d’une lèpre hideuse ; elle essuya et banda ses ulcères, coupa ses ongles et, agenouillée devant elle, la déchaussa pour oindre les plaies de ses pieds. Et lorsque le soin des pauvres lui laissait quelques instants, elle filait de la laine qu’on lui envoyait d’un monastère ; après quoi elle distribuait aux pauvres l’argent ainsi gagné. S’occupant elle-même d’administrer la répartition de ses dons, elle décréta un jour que toute femme qui viendrait la solliciter sans un besoin réel serait punie de la perte de ses cheveux. Or voilà qu’une jeune fille nommée Radegonde, et qui avait une chevelure d’une beauté merveilleuse, vint à l’hôpital de sainte Elisabeth en solliciteuse, non pas en vérité pour recevoir l’aumône, mais pour voir sa sœur qui était malade. Ayant ainsi contrevenu à la loi, elle fut aussitôt condamnée à perdre ses cheveux : ce dont elle ne se fit pas faute de pleurer et de se lamenter. Et comme quelques-uns des assistants affirmaient qu’elle était innocente, Elisabeth dit : « En tout cas, n’ayant plus ses cheveux, elle mettra moins d’ardeur à la danse, et fera voir moins de vanité ! » Interrogeant ensuite la jeune fille, elle apprit que celle-ci serait depuis longtemps déjà entrée dans un couvent si elle n’en avait été empêchée par son amour passionné pour sa chevelure. Sur quoi Elisabeth lui dit : « Je suis plus heureuse de t’avoir fait couper tes cheveux que je ne le serais d’apprendre l’élection de mon fils à l’empire ! » Aussitôt la jeune fille prit l’habit religieux, et vint demeurer à l’hôpital avec sainte Elisabeth.

Une pauvre femme ayant mis au monde une fille, sainte Elisabeth tint l’enfant sur les fonts baptismaux, l’appela de son nom, lui donna les manches de fourrure d’une de ses suivantes, pour lui servir de couverture, et donna à la mère ses propres sandales. Mais, trois semaines après, la femme, abandonnant son enfant, s’enfuit avec son mari. Sainte Elisabeth, dès qu’elle l’apprit, se mit en prière ; et aussitôt la femme et le mari, empêchés d’avancer dans leur fuite, durent revenir sur leurs pas, et se jeter au pieds de sainte Elisabeth. Et celle-ci, après les avoir grondés justement de leur ingratitude, leur rendit l’enfant à nourrir et les pourvut du nécessaire.

Ainsi approcha le temps où le Seigneur s’apprêta à rappeler à lui sa chère servante, pour l’admettre à la contemplation du royaume des anges. Alitée avec la fièvre, et la face tournée contre le mur, les assistantes entendirent une douce mélodie sortir de ses lèvres. Et comme une de ses compagnes l’interrogeait, elle répondit : « Un petit oiseau, s’étant posé entre moi et le mur, chantait, avec tant de douceur, que je n’ai pu m’empêcher de chanter avec lui. » Jusqu’aux plus cruels moments de sa maladie, jamais elle ne perdit sa gaîté, et jamais elle ne se relâcha de prier. La veille de sa mort, elle dit : « Voici qu’approche minuit, l’heure où le Christ a voulu naître et reposer dans une étable ! » Et lorsque déjà l’heure de sa mort fut toute proche, elle dit : « Voici venir l’instant où Dieu a appelé ses amis aux noces célestes ! » Et elle s’endormit dans le Seigneur, en l’an de grâce 1226.