IV. Certains auteurs se demandent si, au lieu de Maxence, ce n’est pas plutôt Maximin qui a présidé au martyre de sainte Catherine. Il y avait alors trois empereurs : 1o Constantin, qui avait succédé à son père ; 2o Maxence, fils de Maximilien, élu à Rome par les soldats ; 3o Maximin, proclamé César en Orient. Et, suivant les chroniques, Maxence persécutait les chrétiens à Rome, pendant que Maximin les persécutait en Orient. On suppose donc qu’il y aura eu, dans le premier récit du martyre de sainte Catherine, une faute d’écriture, et que c’est Maximin qu’on doit lire au lieu de Maxence.

CLXX
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT, ABBÉS
(27 novembre)

Barlaam, dont l’histoire nous est racontée par Jean de Damas, convertit à la foi chrétienne le roi Josaphat.

En un temps où l’Inde entière était pleine de chrétiens, surgit un roi puissant nommé Avennir, qui persécuta cruellement les chrétiens et surtout les moines. Or l’ami et principal officier de ce roi, touché de la grâce divine, s’enfuit de la cour pour entrer dans un ordre monastique. Le roi, irrité, le fit rechercher par tout le désert ; et, quand on l’eut trouvé, il le fit comparaître devant lui. Et, voyant vêtu d’un manteau grossier cet homme naguère élégant et riche, il lui dit : « Insensé, quelle folie t’a pris de changer ton honneur en infamie ? » Et le religieux : « Si tu veux connaître mes motifs, chasse d’abord loin de toi tes ennemies ! » Le roi lui demanda qui étaient ces ennemies. Et lui : « Ce sont la colère et la concupiscence, car ce sont elles qui t’empêchent de voir la vérité. » Et le roi : « Parle, maintenant ! » Et lui : « Les insensés, ce sont ceux qui dédaignent comme n’existant point les choses qui existent, et qui poursuivent comme des réalités les choses qui n’existent pas. » Après quoi il lui expliqua longuement le mystère de l’incarnation et les vérités de la foi. Et le roi lui dit : « Si tu ne m’avais pas fait promettre, tout à l’heure, de bannir d’ici la colère pendant que je t’écouterais, je t’enverrais maintenant au bûcher ! Lève-toi et fuis loin de mes yeux, et malheur à toi si je te retrouve jamais ! » Et l’homme de Dieu s’en alla tout triste, car il avait bien espéré subir le martyre.

Le roi Avennir n’avait pas d’enfant. Il eut enfin un fils, qui était d’une beauté merveilleuse, et qui fut appelé Josaphat. En l’honneur de sa naissance, le roi fit célébrer de grands sacrifices ; et il réunit soixante astrologues, qu’il interrogea sur les destinées futures de l’enfant. Tous répondirent qu’il serait grand en puissance et en richesse ; mais le plus sage d’entre eux ajouta : « O roi, l’enfant qui t’est né sera en effet tout cela, mais dans un autre royaume que le tien ! car, si je ne me trompe, il sera un des princes de cette religion chrétienne que tu persécutes ! » Ce qu’entendant, le roi, effrayé, fit construire à l’écart un magnifique palais, qu’il donna pour demeure à son fils ; et il lui donna pour compagnons de beaux jeunes gens, en leur recommandant de ne jamais parler à Josaphat ni de la vieillesse, ni de la maladie, ni de la pauvreté, ni de rien d’attristant : de telle sorte que l’esprit de l’enfant, tout occupé de choses gaies, n’eût jamais l’occasion de penser à l’avenir. Si l’un des compagnons de Josaphat était malade, il aurait aussitôt à être remplacé par un autre bien portant. Mais surtout, défense était faite de jamais mentionner le nom ou la doctrine du Christ.

Il y avait alors auprès du roi un haut fonctionnaire qui était chrétien, mais en secret. Cet homme, chassant un jour avec le roi, aperçut à terre un mendiant qu’une bête féroce avait blessé au pied. Et le mendiant le pria de le recueillir chez lui, ajoutant qu’il pourrait lui rendre service. Alors le ministre : « Je consens volontiers à te recueillir chez moi, mais je ne vois guère comment tu pourrais m’être utile ! » Et le mendiant : « C’est que je suis médecin des paroles. Si quelqu’un souffre d’une parole qu’il a dite ou entendue, je sais des remèdes pour le guérir. » Le ministre, sans prendre au sérieux les mots du mendiant, l’emmena chez lui et le soigna, par charité chrétienne. Or des hommes jaloux et méchants, pour nuire à ce ministre, l’accusèrent auprès du prince non seulement d’être chrétien, mais de flatter le peuple pour s’emparer du pouvoir. Et ils dirent au roi : « Si tu veux en avoir la preuve, reçois-le en particulier, et dis-lui que, sentant l’approche de la mort, tu as l’intention de renoncer au trône pour te faire moine ! Tu verras bien ce qu’il te répondra. » Le roi suivit leur conseil ; et le ministre, ne soupçonnant point la ruse, loua fort l’intention qu’exprimait son maître. Ce dont le roi fut rempli de fureur, car il y voyait la preuve de la trahison du ministre. Mais il se contint et ne répondit rien. Sur quoi le ministre, tout confus de cet accueil, alla raconter la chose au mendiant qu’il avait recueilli. Et celui-ci, en véritable « médecin des paroles », lui dit : « Le roi te soupçonne de vouloir le détrôner. Lève-toi vite, coupe tes cheveux, revêts un cilice, et va chez le roi. Et quand il te demandera ce que cela signifie, tu lui répondras que tu es prêt à le suivre dans son monastère, voulant partager ses privations comme tu as partagé sa prospérité ! » Le ministre fit ainsi, et le roi, après avoir puni les dénonciateurs, l’éleva encore à de plus hautes dignités.

Cependant, le prince Josaphat était parvenu à l’âge adulte. Etonné de ce que son père le tînt enfermé, il interrogeait là-dessus son serviteur favori, ajoutant que cette défense de sortir lui ôtait le goût de manger et de boire. Le roi, informé de cela, lui fit donner des chevaux et lui permit de sortir dans la campagne, à la condition qu’une escorte le précédât pour écarter de ses yeux tout spectacle attristant. Or Josaphat, dans une de ses promenades, rencontra un lépreux et un aveugle. Stupéfait, il demanda ce que c’était. Et ses compagnons : « Ce sont là des maux qui arrivent aux hommes ! » Et lui : « A tous les hommes ? » Et, sur leur réponse négative, il reprit : « Sait-on du moins à l’avance quels hommes doivent être atteints de ces maux ? » Et ses compagnons : « Qui pourrait connaître l’avenir des hommes ? » Sur quoi Josaphat rentra chez lui plein d’anxiété.

Une autre fois, il rencontra un homme brisé par la vieillesse. L’homme avait un visage rugueux, un dos voûté, une bouche sans dents, une parole balbutiante. Etonné, Josaphat demanda ce que c’était. Et quand on lui eût répondu que c’était l’âge qui avait mis l’homme en cet état, il demanda : « Et quelle sera sa fin ? » On lui répondit : « La mort ! » Et lui : « Est-ce que tous doivent mourir, ou seulement quelques-uns ? » On lui répondit : « Tous ! » Et Josaphat : « A quel âge ? » Et eux : « On peut vivre jusqu’à quatre-vingts ou cent ans, et puis on meurt. » Et le jeune homme, roulant dans son cœur toutes ces pensées nouvelles, se désolait en secret, bien que, devant son père, il continuât de feindre la gaîté.

Or, un saint moine nommé Barlaam vivait alors dans le désert de Sennaar. Instruit par l’Esprit-Saint de ce qui arrivait au fils du roi, il prit l’habit d’un marchand, se rendit à la capitale, et, abordant le précepteur du prince, il lui dit : « Je suis marchand, et j’ai à vendre une pierre merveilleuse qui ouvre les yeux aux aveugles et les oreilles aux sourds, rend la parole aux muets et la raison aux fous. Conduis-moi près du jeune prince, pour que je la lui montre ! » Et le précepteur : « Je me connais en pierres. Montre-moi celle dont tu parles, et, si elle est telle que tu le dis, le fils du roi te l’achètera ! » Mais Barlaam : « Ma pierre a encore cette propriété que seuls peuvent la voir ceux qui sont chastes et que n’a point corrompus le péché. Avec les yeux que tu as, tu ne pourrais pas la voir, tandis qu’on m’a dit que le fils du roi était chaste et ignorait le mal. » Le précepteur le conduisit alors devant Josaphat, qui l’accueillit avec déférence. Et Barlaam : « Prince, tu as bien fait de me recevoir, sans dédaigner mon humble figure ! Tu as fait comme un roi qui, quand il voyageait dans son carrosse doré et rencontrait des mendiants en haillons, descendait de son carrosse et leur baisait les pieds. Les ministres de ce roi, n’osant le blâmer ouvertement, dirent à son frère comment il se conduisait ; et le frère, lui aussi, en fut scandalisé. Or c’était l’usage que, lorsqu’un homme était condamné à mort, le crieur du roi venait sonner de la trompe devant sa maison. Un soir, donc, le roi envoya son crieur sonner de la trompe devant la maison de son frère. Ce qu’entendant, celui-ci se crut condamné à mort. Il ne put dormir de toute la nuit, fit son testament, s’habilla tout de noir et vint en pleurant au palais du roi avec sa femme et ses enfants. Et le roi lui dit : « Sot que tu es ! Tu t’es effrayé en entendant le messager de ton frère, envers qui tu sais que tu n’es point coupable ; et tu me blâmes de m’émouvoir à la vue des messagers de Dieu, contre qui j’ai si souvent péché ! » Après cela le roi prit quatre coffres. Dans deux d’entre eux, qu’il fit garnir d’or à l’extérieur, il mit à l’intérieur des ossements en putréfaction. Dans les deux autres, qu’il fit garnir de poix à l’extérieur, il mit à l’intérieur des diamants et des perles. Puis, convoquant les ministres qui s’étaient plaints de lui à son frère, il leur demanda quels étaient les plus précieux des quatre coffres. Ils désignèrent aussitôt ceux qui étaient couverts d’or, dédaignant les deux autres. Alors le roi fit ouvrir les deux coffres dorés, et une puanteur infecte s’en exhala. Et le roi : « Ces coffres sont l’image de ceux qui, somptueusement vêtus, ont dans leur cœur le vice et l’impureté. » Puis il fit ouvrir les deux autres coffres, et on y vit luire l’éclat des pierreries. Et il dit : « Ceci est l’image des pauvres que vous m’avez blâmé d’honorer : car, sous leurs haillons misérables, ils rayonnent de l’éclat de toutes les vertus. »

Puis Barlaam expliqua longuement à Josaphat l’incarnation, la passion et la résurrection du Christ. Il lui parla aussi du jugement dernier et de la rétribution des bons et des méchants. Et, pour lui faire entendre l’erreur des idolâtres, il lui raconta la parabole suivante : Un archer, ayant pris un rossignol, voulait le tuer. Mais, l’oiseau : « Homme, quel profit auras-tu de ma mort ? Pour ton ventre même je ne ferai qu’une bouchée ! Tandis que, si tu veux me rendre le vol, je te donnerai trois conseils excellents à suivre. » L’archer, étonné, promit à l’oiseau de le remettre en liberté en échange des trois conseils. Et le rossignol lui dit : « 1o n’essaie jamais d’atteindre des choses qui sont hors d’atteinte ; 2o ne t’afflige jamais d’une perte irréparable ; 3o ne crois jamais des choses incroyables. Retiens ces trois conseils, et tu t’en trouveras bien ! » L’archer, suivant sa promesse, lâcha le rossignol. Et celui-ci, volant dans les airs, lui dit : « Malheur à toi, homme, car tu as fait une sottise, et tu as perdu un grand trésor ! Sache donc que j’ai dans mon ventre un diamant deux fois plus gros qu’un œuf d’autruche ! » Ce qu’entendant, l’archer fut désolé d’avoir remis en liberté le rossignol ; et, pour le reprendre, il lui disait : « Viens dans ma maison, tu y verras bien des choses curieuses, et je te ferai un beau cadeau ! » Et le rossignol : « Maintenant je reconnais, sans erreur possible, que tu es un sot, car de mes trois conseils tu ne tires aucun profit. Tu t’affliges de m’avoir perdu, tandis que tu ne saurais me ravoir ; tu t’efforces de m’atteindre, tandis que c’est chose impossible ; et tu crois que je puis avoir dans le ventre un diamant dix fois plus gros que mon corps tout entier ! » Et Barlaam ajouta : « Non moins stupides sont ceux qui croient aux idoles et invoquent l’appui de statues qu’ils ont eux-mêmes fabriquées ! »