Puis Barlaam exposa au jeune prince le mensonge et la vanité des plaisirs du monde. Et, à l’appui de ses arguments, il lui raconta les apologues suivants. Il lui dit, d’abord, que ceux qui désirent les plaisirs corporels au détriment de leur âme ressemblent à un homme qui, fuyant devant une licorne, tomba dans un précipice. En tombant, il s’accrocha des deux mains à un arbuste et enfonça ses pieds dans une boue glissante. Il vit alors que deux rats, un blanc et un noir, rongeaient les racines de l’arbuste et étaient déjà sur le point de le détacher. Au fond de l’abîme, il vit un dragon terrible qui ouvrait la bouche pour le dévorer ; et, dans la boue où s’étaient enfoncés ses pieds, il vit quatre vipères qui levaient la tête. Mais soudain il aperçut une goutte de miel qui découlait d’une branche de l’arbuste. Et aussitôt, oubliant tous les dangers qui l’entouraient, il se laissa aller à la douceur de manger ce miel. Et Barlaam dit à Josaphat : « La licorne, c’est la mort, que l’homme s’efforce de fuir. L’abîme, c’est notre monde de misère. L’arbuste c’est notre vie, dont les racines sont rongées jour et nuit, et dont l’écroulement est sans cesse plus proche. Les quatre vipères sont les quatre éléments, dont le désordre amène la dissolution du corps. Le dragon, c’est le diable. Et la goutte de miel, ce sont les plaisirs décevants dont la poursuite nous détourne de la vue de notre destinée. »

Autre exemple. Ceux qui aiment le monde sont pareils à un homme qui avait trois amis, dont il l’aimait l’un plus que lui-même, le second autant que lui-même, le troisième moins que lui-même. Cet homme, étant en danger de mort, courut invoquer l’aide du premier ami. Et celui-ci : « Malheureux, je ne puis rien pour toi ! J’ai d’autres amis avec qui je dois me réjouir. Tout ce que je puis faire pour toi, c’est de te donner ces deux cilices, pour te couvrir en cas de besoin. » L’homme alla trouver son second ami, qui lui dit : « Je n’ai que faire de souffrir avec toi, étant moi-même accablé de souci. Je puis seulement, si tu veux, te faire un pas de conduite jusqu’à la porte du tribunal. » Alors l’homme, désespéré, aller trouver son troisième ami, et lui dit, la mine basse : « J’ose à peine te parler, car je ne t’ai pas aimé comme je le devais. Mais, dans l’embarras où je me trouve, et sans autres amis, je me suis dit que peut-être tu ne refuserais pas de me secourir. » Et l’ami, avec un bon sourire, lui répondit : « Certes, tu es pour moi un ami très cher, et je n’oublie pas le service que tu m’as rendu ! Viens, je vais aller avec toi au tribunal, pour t’empêcher d’être livré à tes ennemis ! » Et Barlaam ajouta : « Le premier de ces amis est la possession des richesses, pour qui l’homme s’expose à mille dangers, et de qui, à l’heure de la mort, il ne tire aucun profit, si ce n’est des linceuls pour l’ensevelir. Le second ami, ce sont la femme, les fils, les parents, qui nous font un pas de conduite jusqu’à notre tombeau, et puis s’en retournent aussitôt à leurs affaires. Le troisième ami, c’est la foi, l’espérance, la charité et l’aumône, et toutes les bonnes œuvres, qui, lorsque nous mourons, nous accompagnent au tribunal de Dieu et nous délivrent de nos ennemis les démons. »

Barlaam dit encore ceci : « Dans une grande ville, on avait l’habitude d’élire pour prince, tous les ans, un homme étranger et inconnu, à qui on laissait plein pouvoir de faire ce qu’il voulait ; mais au bout de l’année, tandis que cet homme ne songeait qu’à sa jouissance, se croyant destiné à régner toujours, voilà que tous les citoyens s’insurgeaient contre lui, le traînaient nu par les rues de la ville, et le reléguaient dans une île déserte où il mourait de faim et de froid. Or il y eut un de ces princes improvisés qui, ayant appris la coutume de ses sujets, prit la précaution de déposer dans l’île de grands trésors, de telle sorte que, quand il y fut à son tour relégué, il ne manqua de rien. Cette ville est le monde ; ses citoyens sont les princes des ténèbres ; et à l’improviste la mort survient, qui nous relègue dans le feu de l’enfer. Et notre provision de richesses pour l’autre vie ne peut se faire que par l’entremise des pauvres. »

Quand Barlaam eut ainsi achevé d’instruire le fils du roi, celui-ci voulut tout abandonner pour le suivre. Mais Barlaam lui répondit, que, s’il faisait cela, il serait pareil à certain jeune homme qui, après avoir refusé de se marier avec une jeune fille riche et noble, s’enfuit dans un lieu où il trouva une autre jeune fille, très pauvre, travaillant et priant auprès de son vieux père. Et il lui dit : « Femme, que fais-tu là ? Manquant de tout, tu rends grâces à Dieu comme si tu en avais reçu de grands biens ! » Et la jeune fille : « Les choses extérieures ne sont pas à nous, mais seulement celles qui sont au dedans de nous. Or Dieu m’a accordé de grands biens : car il m’a faite à son image, il m’a appelée à sa gloire et m’a ouvert la porte de son royaume. » Le jeune homme, la voyant aussi sage que belle, la demanda en mariage à son père. Et celui-ci : « Tu ne peux pas épouser ma fille, car tu es fils de gens nobles et riches, et je ne suis qu’un pauvre homme ! » Et comme le jeune homme insistait, le vieillard lui dit : « Je ne puis te la donner en mariage, car tu la conduirais dans la maison de ton père, et elle est mon unique enfant. » Et le jeune homme : « Je resterai près de vous et me conformerai en tout à votre manière de vivre ! » Puis, dépouillant ses vêtements précieux, il endossa un manteau de bure pareil à celui du vieillard, se fixa près de lui et épousa la jeune fille. Et après que le vieillard eut éprouvé sa constance, il le conduisit enfin dans la chambre nuptiale ; et, là, il lui montra un trésor comme il n’en avait jamais vu, et le lui donna tout entier.

A cela le jeune prince Josaphat répondit : « Je comprends l’allusion que contient ton récit. Mais dis-moi, père, quel âge tu as et où tu demeures, car je ne veux pas me séparer de toi. » Et Barlaam : « Il y a quarante-cinq ans que je demeure au désert de Sennaar. » Alors Josaphat : « Mais tu as l’air d’avoir plus de soixante-dix ans ! » Et Barlaam : « Oui, tel est mon âge, si l’on compte mes années depuis ma naissance. Mais je n’admets pas que l’on compte, dans la mesure de ma vie, le temps que j’ai dépensé aux vanités du monde : car pendant ce temps-là j’étais mort, et des années de mort ne doivent pas compter dans la vie. » Et comme Josaphat insistait pour le suivre au désert, Barlaam lui dit : « Si tu le fais, je ne pourrai jouir de ta société, et je serai cause de persécution pour mes frères ! Reste plutôt ici ; et quand tu jugeras le temps opportun, tu viendras me rejoindre ! » Puis, ayant baptisé le prince, il l’embrassa une dernière fois et s’en retourna au désert.

Quand le roi apprit que son fils était devenu chrétien, il en éprouva une vive douleur. Alors un de ses amis, nommé Arachis, pour le consoler, lui dit : « Je connais un ermite qui est de notre religion et qui ressemble tout à fait à Barlaam. Que cet homme, se faisant passer pour Barlaam, défende d’abord la foi chrétienne ; puis qu’il se laisse réfuter et renie son christianisme ; et ton fils le reniera, lui aussi ! » Le roi feignit donc d’organiser une grande expédition pour rechercher Barlaam, et fit savoir à son fils qu’il l’avait retrouvé. Ce qu’apprenant, Josaphat se désola d’abord de la capture de son maître ; mais bientôt Dieu lui révéla que ce n’était pas le vrai Barlaam. Alors le roi, venant chez son fils, lui dit : « Mon enfant, tu m’as causé une grande tristesse, tu as déshonoré mes cheveux blancs et tu m’as ôté la lumière de mes yeux ! Pourquoi, mon cher fils, as-tu abandonné le culte de mes dieux ? » Et Josaphat ; « Mon père, pourquoi t’affliger de ce que j’aie été admis à participer d’un grand bien ? Quel père a jamais paru triste de la prospérité de son fils ? » Sur quoi le roi, furieux, se plaignit à Arachis de l’endurcissement de Josaphat. Arachis lui conseilla de ne pas lui parler aussi sévèrement, ajoutant qu’avec de douces flatteries on en viendrait mieux à bout. Aussi, le lendemain, le roi dit-il à son fils, en le couvrant de baisers : « Mon fils chéri, honore et respecte ton vieux père ! Ne sais-tu pas le bien que c’est d’obéir à son père et de le rendre heureux ? Ne sais-tu pas que tous ceux qui y ont manqué ont péri misérablement ? » Et Josaphat : « Il y a un temps pour aimer et un temps pour obéir, un temps de paix et un temps de guerre. Mais, à ceux qui nous détournent de Dieu, nous ne devons jamais obéir, fussent-ils même nos parents ! » Alors le roi, voyant sa constance : « Puisque rien ne peut te fléchir, viens, et nous croirons tous deux aux mêmes vérités. Barlaam, qui t’a converti, est ici prisonnier. Convoque tous les chrétiens, et que les hommes de ma religion et ceux de la tienne discutent librement ! Si ce sont les chrétiens qui l’emportent, nous croirons à leur Dieu ; et si ce sont les hommes de notre religion, tu renonceras à ton christianisme ! » Josaphat consentit à cette proposition et fut mis en présence du faux Barlaam.

Aussitôt il lui dit : « Tu sais, Barlaam, comment tu m’as instruit ! Si donc tu défends la foi que tu m’as enseignée, je resterai ton disciple jusqu’à la fin de mes jours. Mais si, au contraire, tu te laisses vaincre, j’arracherai moi-même ton cœur et ta langue et les donnerai aux chiens, pour que désormais personne ne s’avise plus d’induire en erreur un fils de roi ! » Ce qu’entendant le faux Barlaam, dont le vrai nom était Nachor, trembla et se troubla cruellement, car il se voyait pris à son propre piège. Il réfléchit que le plus prudent était d’être de l’avis du fils du roi. Or un rhéteur se leva et lui dit : « Es-tu Barlaam, qui as induit en erreur le fils du roi ? » Et lui : « Je suis Barlaam, qui n’ai pas induit en erreur le fils du roi, mais au contraire qui l’ai délivré de l’erreur ! » Et le rhéteur : « Alors que les plus sages et les plus savants des hommes ont adoré nos dieux, comment oses-tu t’insurger contre eux ? » Et le faux Barlaam : « Les Chaldéens, les Grecs et les Egyptiens ont commis l’erreur de prendre pour des dieux de simples créatures. Les Chaldéens ont adoré les éléments, créés pour l’utilité de l’homme. Les Grecs ont adoré des hommes criminels, tels que Saturne, qui dévorait ses fils et s’était coupé ses parties génitales ; tels que Jupiter, qui, pour commettre l’adultère, aimait à prendre des formes d’animaux ; tels encore que Vénus, qui trompait son mari avec Adonis. Les Egyptiens ont adoré des bêtes, le bœuf, le mouton, le porc, et d’autres encore. Seuls les chrétiens adorent le fils du vrai Dieu qui est descendu des cieux pour sauver les hommes. » Et Nachor continua de défendre la foi chrétienne, en sorte que les rhéteurs, stupéfaits, ne surent que répondre. Et Josaphat se réjouissait fort de voir que le Seigneur faisait défendre la vérité par la bouche d’un ennemi. Mais le roi, au contraire, était furieux. Il s’empressa de lever la séance, sous prétexte d’ajourner le débat au lendemain. Et Josaphat lui dit : « Si tu ne veux pas qu’on doute de ta justice, permets à mon maître de passer la nuit avec moi, pour que nous convenions ensemble de nos réponses pour demain ! Et toi, de la même façon, entends-toi avec tes rhéteurs ! » Le roi et Nachor y consentirent, espérant toujours l’induire en erreur. Mais lorsque Nachor se rendit au palais de Josaphat, celui-ci lui dit : « Ne crois pas que j’ignore qui tu es ! Je sais que tu n’es pas Barlaam, mais l’astrologue Nachor. » Puis il lui exposa si bien les voies du salut qu’il le convertit. Et, le lendemain, Nachor s’en alla au désert, où, ayant reçu le baptême, il se fit ermite.

Cependant, un mage nommé Théodas, instruit de tout cela, vint trouver le roi et lui dit qu’il connaissait un moyen de détourner Josaphat de son christianisme. Et le roi : « Si tu parviens à cela, je t’élèverai une statue d’or et ordonnerai qu’on t’offre des sacrifices comme à un dieu ! » Alors Théodas : « Eloigne de ton fils tous ses compagnons, et introduis dans son palais des femmes belles et ornées, pour qu’elles le servent et passent tout leur temps avec lui ! Moi, je lui enverrai un de mes esprits, qui l’enflammera de concupiscence. Car rien n’a autant de pouvoir pour séduire les jeunes gens qu’un visage de femme ! Certain roi venait de voir naître un fils lorsque les médecins lui dirent que si, pendant dix ans, l’enfant apercevait une seule fois le soleil ou la lune, il perdrait l’usage de ses yeux. Alors ce roi fit enfermer son fils, jusqu’à l’âge de dix ans, dans une grotte souterraine. Les dix ans écoulés, il ordonna qu’on étalât devant son fils toutes les choses du monde, afin qu’il apprît à les connaître ainsi que leurs noms. L’enfant apprit à connaître, de cette façon, les noms de l’or et de l’argent, des pierres précieuses, des chevaux, et de tout le reste. Mais quand il demanda quel était le nom des femmes, le ministre du roi lui répondit en plaisantant qu’on les appelait des diables à séduire les hommes. Et lorsque ensuite le roi demanda à son fils ce qu’il aimait le mieux, de toutes les choses qu’il avait vues, l’enfant répondit que c’était, à beaucoup près, les diables à séduire les hommes. »

Aussitôt le roi, congédiant tous les compagnons de son fils, les remplaça par de belles jeunes filles, qui ne cessaient point de l’exciter à la luxure. Et le malin esprit envoyé par le mage pénétra dans le cœur du jeune homme et y alluma un grand feu. De telle sorte que, brûlé tout ensemble au dehors et au dedans, le malheureux Josaphat souffrait cruellement. Mais il se recommandait à Dieu ; et Dieu finit par éloigner de lui toute tentation.

Alors le roi envoya à son fils une jeune princesse d’une beauté merveilleuse. Et comme Josaphat lui prêchait le Christ, elle répondit : « Si tu veux me détourner du culte des idoles, marie-toi avec moi ! Car les chrétiens eux-mêmes approuvent le mariage ; puisque leurs patriarches, leurs prophètes et leur apôtre Pierre étaient mariés. » Mais Josaphat : « Chère amie, ce sont là de vaines paroles. Les chrétiens peuvent, en effet, se marier, mais non pas ceux qui ont promis au Christ de garder leur virginité ! » Et elle : « Soit ! mais si tu veux sauver mon âme, accorde-moi du moins une petite grâce ! Accouple-toi avec moi cette nuit seulement, et je te promets que, demain matin, je me ferai chrétienne ! » Elle parlait avec tant d’instance, et était si belle, qu’elle commença à ébranler sérieusement la tour de son âme. Ce que voyant, Satan dit à ses compagnons : « Voyez comme cette jeune fille ébranle l’âme que nous n’avons pu toucher ! Profitons de l’occasion pour nous précipiter dans cette âme ! » Alors le pauvre jeune homme, se voyant si tenté — car il l’était et par sa concupiscence et par son désir de sauver la jeune fille, — se mit à pleurer et tomba en prière. Et, pendant sa prière, il s’endormit et eut un rêve. Il se vit amené dans un pré fleuri où les feuilles des arbres, sous une brise légère, murmuraient doucement et exhalaient un parfum merveilleux. Il y avait là des fruits d’un goût incomparable, des eaux d’une limpidité ravissante, des sièges et des lits ornés d’or et de pierreries. Et une voix lui dit que c’était là le séjour des bienheureux. Il demanda la permission d’y rester, mais la voix lui répondit : « Tu pourras y revenir un jour, si tu sais résister à tes mauvais désirs. » Puis il vit, dans son rêve, un lieu sinistre et fétide, et la voix lui dit que c’était le séjour des damnés. Et, lorsqu’il s’éveilla, la beauté de la jeune fille lui parut exhaler la même puanteur.