Les malins esprits s’en retournèrent auprès de Théodas, et lui dirent : « Tant qu’il n’avait pas fait le signe de la croix, nous pouvions pénétrer en lui et le troubler vivement. Mais dès qu’il eut fait ce signe, nous dûmes nous enfuir. » Alors Théodas se rendit lui-même auprès de Josaphat, espérant le séduire par de belles paroles. Mais ce fut lui qui fut pris par celui qu’il voulait prendre. Converti par Josaphat, il reçut le baptême, et mena, depuis lors, une vie exemplaire.
Le roi, désespéré, abandonna à son fils la moitié de son royaume. Et Josaphat, malgré son extrême impatience de se réfugier au désert, jugea utile, dans l’intérêt de la foi, d’accepter pour quelque temps le royaume qui lui était offert. Il construisit de nombreuses églises, dressa partout des croix, et convertit tous ses sujets. Son père lui-même finit par se laisser convaincre par la prédication de son fils. Il crut en Jésus-Christ, reçut le baptême, laissa le royaume entier à Josaphat, et acheva sa vie dans la pénitence.
Après cela, Josaphat voulut, à son tour, se retirer dans le désert ; mais longtemps les prières de son peuple le retinrent. Un jour enfin, il s’enfuit, donna à un pauvre ses habits royaux, et, en échange, revêtit ses haillons. Ainsi il erra dans le désert pendant deux ans, sans pouvoir trouver Barlaam. Enfin, apercevant un caveau, il frappa à la porte et dit : « Père, bénis-moi ! » Et Barlaam, entendant sa voix, sortit du caveau. Ils s’embrassèrent longuement, heureux de se revoir. Josaphat raconta à Barlaam tout ce qui lui était arrivé ; et, ensemble, ils en rendirent grâces à Dieu. Et Josaphat vécut là de nombreuses années, dans la vertu et les privations. Quant à Barlaam, lorsqu’il eut accompli sa destinée, il mourut en paix à l’âge de quatre-vingts ans, l’an du Seigneur 400. Josaphat, lui, renonça à son royaume dans la vingt-cinquième année de son âge ; il vécut ensuite au désert pendant trente-cinq ans, et puis s’endormit, à son tour, dans le Seigneur[20].
[20] C’est l’histoire de saint Josaphat qui a fait affirmer à Max Müller, — et à bien d’autres, après lui, — que « Boudha était devenu un saint de l’Eglise catholique ». En effet, au dire de ces savants, le nom de « Josaphat » ne peut être qu’une déformation de « Bodhisattva » ; et il y a, dans le fameux Lalila Vistara, une légende qui rappelle ce que Jean de Damas et Jacques de Voragine nous racontent de l’enfance du fils du roi Avennir. Quant à l’esprit profondément chrétien qui anime tout le récit de la Légende Dorée, sous la délicieuse couleur orientale dont il est revêtu, c’est apparemment chose sans importance, ou, en tout cas, incapable de prévaloir contre l’identité manifeste des deux noms de « Josaphat » et de « Bodhisattva » !
CLXXI
SAINT JACQUES L’INTERCIS, MARTYR
(27 novembre)
Le martyr Jacques, surnommé l’Intercis[21], noble de naissance, mais plus noble encore par sa foi, était originaire de la ville d’Elape, dans le pays des Perses. Né de parents chrétiens, et marié à une femme chrétienne, il vivait dans la familiarité du roi des Perses, qui finit même par le décider à sacrifier aux idoles. Ce qu’entendant, la mère et la femme de Jacques lui écrivirent aussitôt : « En obéissant à un mortel, tu as abandonné Celui de qui dépend la vie, tu as changé la vérité en mensonge ; en cédant à un mortel, tu as renié le juge des vivants et des morts. Sache donc que, désormais, nous te serons étrangères, et que jamais plus tu ne nous reverras ! » Et Jacques, ayant lu cette lettre, s’écria en pleurant : « Si ma mère et ma femme me sont devenues étrangères, combien plus étranger doit m’être devenu mon Dieu ! » Et comme il se repentait amèrement de sa faute, on fit savoir au roi que Jacques était de nouveau chrétien. Alors le roi le fit comparaître et lui dit : « Réponds-moi, es-tu Nazaréen ? » Et Jacques : « Oui ! » Et lui : « Donc tu es mage ! » Et Jacques : « Dieu me préserve d’être mage ! » Et comme le roi le menaçait de nombreux supplices, Jacques répondit : « Tes menaces ne sauraient me troubler, car tes paroles me traversent plus vite les oreilles que le vent ne met de temps à passer sur un rocher ! » Et le roi : « Sois prudent, ne t’expose pas à une mort cruelle ! » Et Jacques : « Ce n’est point là une mort, mais plutôt un sommeil, d’où l’on ne tarde pas à se réveiller pour la résurrection ! » Et le roi : « Ne crois pas les Nazaréens qui prétendent que la mort n’est qu’un sommeil, car les plus grands empereurs la redoutent ! » Et Jacques : « Quant à nous, nous ne craignons point la mort, car elle n’est pour nous que l’entrée de la vie ! » Alors le roi, sur le conseil de ses amis, décida que, pour l’exemple, Jacques serait mutilé membre à membre. Et comme plusieurs témoins, émus de pitié, pleuraient sur le saint, celui-ci leur dit : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes, car moi, je vais à la vie, et vous, au supplice éternel ! »
[21] Ce surnom, qui signifie « le coupé en morceaux » est une allusion au martyre du saint.
Alors les bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite, et Jacques s’écria : « Seigneur Jésus, reçois ce rameau de l’arbre de la miséricorde ; car le vigneron coupe le sarment de sa vigne afin qu’elle germe mieux et soit couronnée de fruits ! » Et le bourreau : « Si tu consens à céder, je puis encore te faire grâce et guérir ta main ! » Et, comme Jacques s’y refusait, il lui coupa un second doigt. Et Jacques dit : « Reçois ces deux rameaux que tu as plantés ! » Au troisième doigt coupé, il dit : « Délivré d’une triple tentation, je bénis le Père, le Fils et le Saint-Esprit ! » Au quatrième doigt, Jacques dit : « Protecteur des fils d’Israël, quatre fois béni, reçois de ton serviteur ce quatrième hommage ! » Enfin, au cinquième doigt : « Maintenant ma joie est complète ! »
Alors les bourreaux lui dirent : « Aie maintenant pitié de ton âme ! Et ne t’afflige pas d’avoir perdu une main, car il y a bien des hommes qui n’ont qu’une main, et qui abondent en honneurs et richesses ! » Et Jacques : « Quand les bergers tondent leurs brebis, se contentent-ils de couper la laine du côté droit, en laissant tout entière celle du côté gauche ? » On lui coupa le petit doigt de la main gauche. Et lui : « Seigneur, étant le plus grand, tu as voulu devenir, pour nous, le plus petit ! Reprends le corps que tu as racheté de ton propre sang ! » Au septième doigt, il dit : « Sept fois par jour j’ai loué le Seigneur ! » Au huitième : « C’est le huitième jour que Jésus a été circoncis. Permets à l’âme de ton serviteur, Seigneur, d’être, elle aussi, purifiée par les rites sacrés ! » Au neuvième doigt, il dit : « C’est à la neuvième heure que le Christ a expiré sur la croix. Aussi, Seigneur, suis-je heureux de te proclamer et de te remercier, dans la douleur de l’amputation de mon neuvième doigt. » Enfin, au dixième doigt, il dit : « La dixième lettre de l’alphabet, iota, est la lettre par laquelle commence le nom de Jésus-Christ ! » Alors quelques-uns des assistants dirent : « O toi que nous avons aimé, feins tout au moins de renier ton Dieu pour obtenir la vie sauve ! On t’a, en vérité, coupé les mains ; mais nous connaissons des médecins très habiles qui sauront te guérir de ta souffrance. » Et Jacques : « Loin de moi une aussi honteuse dissimulation ! Celui qui regarde en arrière pendant qu’il conduit la charrue ne saurait être propre au royaume de Dieu. » Sur quoi les bourreaux, furieux, lui coupèrent tour à tour les dix doigts de ses pieds. Et à chaque doigt coupé il glorifiait Dieu d’une façon nouvelle. On lui coupa ensuite le pied droit, puis le pied gauche, puis le bras droit et le bras gauche, puis la jambe droite jusqu’à la cuisse. Et le saint, se tordant sous la douleur, s’écria : « Seigneur Jésus-Christ, aide-moi, car voici que s’emparent de moi les gémissements de la mort ! » Et il dit aux bourreaux : « Le Seigneur me revêtira d’une chair nouvelle, que vos blessures ne sauront atteindre ! » Et déjà les bourreaux commençaient à se fatiguer, ayant travaillé sur lui de la première jusqu’à la neuvième heure. Ils lui coupèrent cependant encore la jambe gauche, jusqu’à la cuisse. Et saint Jacques s’écria : « Dieu des vivants et des morts, écoute-moi, qui suis à demi vivant et à demi mort ! Je n’ai plus de doigts ni de mains à tendre vers toi, plus de genoux à fléchir devant toi ! Je suis comme une maison qui s’effondre, ayant perdu toutes les colonnes, qui la soutenaient. Ecoute-moi, Seigneur Jésus, et tire mon âme de sa prison ! » A peine eut-il dit cela qu’un des bourreaux s’approcha et lui trancha la tête. Il mourut le jour du 27 novembre.