[22] La fête de saint Saturnin de Toulouse est célébrée le 29 novembre ; celle de sainte Félicité et de ses compagnons, le 23 du même mois.

I. Saturnin, ordonné prêtre par les disciples des apôtres, fut désigné pour aller occuper l’évêché de Toulouse. Et comme, dès qu’il fut entré dans la ville, tous les démons cessèrent de répondre aux questions qu’on leur faisait, un des païens dit que, si l’on ne tuait pas Saturnin, on n’obtiendrait plus jamais rien des dieux. On s’empara donc de Saturnin ; et celui-ci, sur son refus de sacrifier, fut attaché au pied d’un taureau furieux, qu’on précipita ensuite le long des marches du Capitole. Le saint eut la tête brisée, la cervelle écrasée ; et ainsi, il reçut heureusement la couronne du martyre. Deux femmes recueillirent son corps, et, par peur des païens, le cachèrent dans un puits, d’où les successeurs de saint Saturnin le transportèrent, plus tard, dans un lieu consacré.

II. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre à Rome, en l’an 286, sous Maximien. Le préfet de la ville, après l’avoir longtemps tenu en prison, le fit attacher sur un chevalet, où il fut roué de coups. On lui brûla ensuite les côtes, et l’on finit par le décapiter.

III. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre en Afrique avec son frère Satire, un compagnon nommé Révocat, la sœur de celui-ci, nommée Félicité, et une femme noble nommée Perpétue. Ayant refusé de sacrifier aux idoles, ils furent tous jetés en prison. Ce que voyant, le père de Perpétue courut à la prison, et dit : « Ma fille, qu’as-tu fait ? Tu as déshonoré ta famille ! car jamais encore personne de ta race n’a été emprisonné ! » Et quand il apprit que sa fille était chrétienne, il s’élança sur elle pour lui crever les yeux. Or, cette nuit-là, Perpétue eut un rêve qu’elle raconta en ces termes à ses compagnons : « J’ai vu une échelle d’or qui s’élevait jusqu’au ciel, si étroite qu’on ne pouvait y grimper qu’un à un, et encore à la condition d’être petit de taille. Car à droite et à gauche, sur les portants, étaient fixés des couteaux et des glaives très aigus, de telle sorte que ceux qui grimpaient ne pouvaient regarder ni derrière eux ni autour d’eux, mais étaient forcés d’avoir toujours les yeux levés au ciel. Sous l’échelle se tenait un immense et terrible dragon, essayant d’effrayer tous ceux qui voulaient grimper. Et j’ai vu Satire grimper sur l’échelle, parvenir jusqu’en haut, puis se retourner, et nous faire signe de le suivre sans crainte. » Ce qu’entendant, tous les prisonniers rendirent grâce à Dieu, car ils comprirent qu’ils avaient été élus pour le martyre. Amenés devant le juge, ils refusèrent de sacrifier : sur quoi le juge fit séparer les trois hommes des deux femmes, et dit à Félicité : « As-tu un mari ? » Et elle : « Oui, mais je le dédaigne ! » Et lui : « Aie pitié de toi, jeune femme, et consens à vivre, d’autant plus que tu portes un enfant dans ton ventre ! » Mais elle : « Fais de moi ce que tu voudras, jamais tu ne m’amèneras à ta volonté ! » Cependant, les parents et le mari de Perpétue avaient amené à celle-ci son petit garçon encore à la mamelle. Et le père de la sainte dit à sa fille : « Mon doux enfant, aie pitié de moi, de ta pauvre mère, et de ton mari, qui ne pourra pas vivre sans toi ! » Mais Perpétue ne se laissait point toucher. Alors son père lui jeta au cou son petit garçon. Mais elle, repoussant l’enfant, dit aux siens : « Eloignez-vous de moi, ennemis de Dieu, car je ne vous connais plus ! » Après quoi le préfet, voyant la constance des martyrs, les renvoya en prison. Et comme les saints s’affligeaient sur Félicité, qui était alors enceinte de huit mois, Dieu fit alors en sorte qu’elle éprouva soudain les douleurs de l’enfantement, et mit au monde un fils vivant. Et les gardiens lui disaient : « Si tu souffres si cruellement dès à présent, que sera-ce quand tu comparaîtras devant le juge ? » Mais Félicité : « Ici, je souffre pour moi ; là-bas Dieu souffrira pour moi ! » On les fit ensuite sortir de prison, les mains liées derrière le dos, et on les conduisit dans l’amphithéâtre. Satire et Perpétue furent dévorés par des lions, Révocat et Félicité par des léopards ; et Saturnin eut la tête tranchée. Cela se passait vers l’an 256, sous les empereurs Valérien et Gallien.

CLXXIII[23]
SAINT PASTEUR, ABBÉ

[23] Les cinq chapitres qui suivent forment, en appendice à la Légende des Saints, une sorte de manuel de la vie monastique.

Saint Pasteur demeura de longues années au désert, avec ses frères, et se distingua par sa sainteté. Sa mère désirait beaucoup revoir ses fils ; et comme ils s’y refusaient, elle se rendit un jour au devant d’eux pendant qu’ils allaient à la ruche. Mais aussitôt ils s’enfuirent dans leurs cellules, dont ils barricadèrent les portes. Et elle, debout devant la porte de la cellule de Pasteur, pleurait et gémissait. Pasteur, à travers la porte, lui dit : « Vieille femme, qu’as-tu à crier ainsi ? » Mais elle, entendant sa voix redoublait ses cris, disant : « Je veux vous voir, mes chers fils ! Est-ce donc mal, que je vous revoie ? Ne suis-je pas votre mère, qui vous ai allaités ? » Et son fils : « Veux-tu nous voir dans ce monde-ci ou dans l’autre ? » Et elle : « Si je ne peux pas dans celui-ci, que du moins je le puisse dans l’autre, mes enfants ! » Et Pasteur : « Si tu te résignes chrétiennement à ne pas nous voir dans ce monde-ci, tu nous verras certainement dans l’autre ! » Sur quoi la vieille s’en alla toute réconfortée.

Le juge de la province voulait, lui aussi, voir Pasteur, qui refusait de se laisser voir. Ce juge fit alors jeter en prison le neveu de l’ermite, en disant : « Si Pasteur vient intercéder pour lui, je le relâcherai ! » La mère de l’enfant vint pleurer devant la porte de Pasteur. Et comme celui-ci ne lui répondait pas, elle lui dit : « Si même tu as des entrailles de fer, insensibles à toute compassion, qu’au moins la voix du sang te parle en faveur de mon fils ! » Mais son frère se borna à lui faire répondre : « Pasteur n’a jamais eu de fils ! » La mère du prisonnier revint toute en larmes auprès du juge, qui lui dit : « Qu’au moins ton frère dise un mot pour ton fils et je le remettrai en liberté ! » Mais Pasteur se borna à lui répondre : « Examine la cause suivant ta loi ; et, s’il est digne de mort, mets-le à mort ; s’il est innocent, fais-en ce qui te plaira ! » Pasteur disait à ses frères : « Pour être libre de ce monde, le moine n’a qu’à détester deux choses. » Et comme un de ses frères lui demandait ce que c’était, il répondit : « La jouissance charnelle et la vaine gloire. Si tu veux trouver le repos dans ce monde et dans l’autre, dis-toi toujours : qui suis-je ? Et ne juge personne ! » Un frère d’un couvent ayant commis une faute, l’abbé, sur le conseil d’un ermite, le chassa. Or, comme ce frère s’enfuyait, désespéré, Pasteur l’appela, le consola, et lui demanda d’aller chercher l’ermite qui l’avait dénoncé. Et à cet ermite il dit : « Il y avait deux hommes, dont chacun venait de perdre son fils. Et voici que l’un des deux abandonna son propre mort pour aller pleurer le mort de l’autre ! » L’ermite comprit la parabole, et se repentit. Une autre fois, un frère dit à Pasteur qu’il voulait s’en aller, parce qu’on lui avait rapporté, d’un de ses frères, des choses qui l’avaient scandalisé. Pasteur lui répondit de ne pas croire ces choses, qui n’étaient pas vraies. Et le frère : « Pardon, elles sont vraies, car c’est le frère Fidèle qui me les a rapportées ! » Et Pasteur : « Celui qui te les a rapportées ne saurait être Fidèle ; car, s’il était fidèle, il ne songerait pas à dénoncer ses frères ! » Et le frère : « Mais je l’ai vu aussi de mes propres yeux ! » Et Pasteur : « Sais-tu ce que c’est qu’une paille et qu’une poutre ? Eh bien, mets-toi dans l’esprit que tes péchés à toi sont comme une poutre, et ceux de ton frère comme un fétu de paille ! »

Un frère qui avait commis un grand péché voulut faire pénitence pendant trois ans. Mais d’abord il demanda à Pasteur si c’était beaucoup. Et Pasteur : « C’est beaucoup ! » Le frère demanda si un an de pénitence serait suffisant. Et Pasteur : « C’est beaucoup ! » On en vint à proposer quarante jours ; mais Pasteur dit encore : « C’est beaucoup ! » Et il ajouta : « J’estime que si un homme se repent de tout son cœur, et se promet de ne pas recommencer son péché, Dieu se contente parfaitement d’une pénitence même de trois jours. »

Un frère lui demanda ce qu’il devait faire d’un héritage qui venait de lui échoir. Pasteur lui dit de revenir trois jours après. Et, trois jours après, il lui dit : « Si tu donnes ton argent à l’Eglise, on le dépensera en repas ; si tu le donnes à tes parents, tu n’en auras point de récompense ; si tu le donnes aux pauvres, tu seras certain de l’avoir bien placé. Mais au reste fais ce que tu voudras, car je ne me sens pas le droit de rien décider ! » Voilà ce que nous apprend sur saint Pasteur la Vie des Pères du Désert.