Sous Conrad, qui fut fait empereur en 1138, mourut le savant et pieux docteur Hugues de Saint-Victor. Dans sa dernière maladie, ne pouvant plus prendre aucune nourriture, il demandait cependant à recevoir l’hostie sainte. Les frères, pour le calmer, lui apportèrent une hostie non consacrée. Mais lui : « Mes frères, pourquoi voulez-vous me tromper ? Ce n’est point mon Seigneur que vous m’avez apporté là ! » Alors ils lui apportèrent une hostie consacrée. Et lui, voyant qu’il ne pouvait pas l’avaler, leva les mains au ciel, et dit : « Que le Fils remonte vers le Père, et que l’âme remonte à Dieu qui l’a faite ! » Ce disant, il rendit l’âme, et l’hostie disparut miraculeusement. — Sous le même règne, Eugène, abbé du monastère de Saint-Anastase, est élu pape. Renvoyé de Rome, où les sénateurs ont nommé un autre pape, il vient en Gaule, et envoie devant lui saint Bernard, qui prêche les voies de Dieu et fait de nombreux miracles. — C’est aussi le temps où fleurit Gilbert de la Porrée.
En l’an 1154, l’empire échoit à Frédéric, neveu de Conrad. C’est le temps où fleurit maître Pierre Lombard, évêque de Paris, qui compile excellemment la Glosse du psautier et des Epîtres de saint Paul. — Trois lunes apparaissent au ciel, puis trois soleils, et au milieu le signe de la croix. — Contre le pape canonique Alexandre deux autres cardinaux se font nommer papes, et allèguent la faveur de l’empereur. Et ce schisme dure dix-huit ans, pendant lesquels l’armée allemande de Frédéric attaque les Romains à Monte Porto, et les massacre en si grand nombre, depuis l’heure de none jusqu’à l’heure des vêpres, que jamais il n’y eut autant de Romains tués à la fois, bien que, jadis, Annibal ait pu remplir trois coffres avec les bagues prises par lui aux doigts des patriciens massacrés. Beaucoup des victimes de Frédéric sont enterrées dans l’église des saints Etienne et Laurent.
Frédéric, pendant qu’il visite la Terre Sainte et se baigne dans un fleuve, est tué, ou, suivant d’autres, se noie, en l’an 1190. Il a pour successeur son fils Henri. Sous son règne ont lieu des pluies si terribles, avec tant de tonnerres, d’éclairs, et de tempêtes, que de mémoire d’homme, on en n’a point connu de pareilles. Des pierres grosses comme des œufs se mêlent à la pluie, détruisent les arbres, les vignes, les moissons, et tuent nombre d’hommes. Et l’on voit aussi voler dans les airs des corbeaux et autres oiseaux qui, portant dans leur bec des charbons allumés, incendient les maisons.
Henri VI s’était montré si tyrannique à l’égard de l’Eglise que, à sa mort, le pape Innocent III s’opposa à ce que son frère Philippe fût élu empereur, et fit couronner roi d’Allemagne, à Aix-la-Chapelle, Othon, prince de Saxe. C’est alors que des chevaliers français, qui voyageaient outre-mer après la délivrance de la Terre Sainte, s’emparèrent de Constantinople. C’est aussi de ce moment que date la création de l’ordre des Frères Prêcheurs, et de tous les autres frères. Et Innocent III envoya aussi des ambassadeurs à Philippe, roi de France, pour le sommer d’envahir le territoire des Albigeois et de détruire l’hérésie. Sur quoi Philippe, s’étant emparé des hérétiques, les fit tous brûler.
Enfin Innocent couronna Othon empereur, et lui fit jurer de respecter les droits de l’Eglise ; mais Othon, sitôt élu, rompit son serment, et fit confisquer les biens de tous ceux qui se rendraient en pèlerinage à Rome : sur quoi le pape l’excommunia et le déposa de l’empire. C’est alors que vécut sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie et femme du landgrave de Thuringe : entre autres miracles innombrables, on dit qu’elle ressuscita seize morts, rendit la vue à un aveugle-né, et que, aujourd’hui encore, une huile découle de ses saintes reliques.
Après la déposition d’Othon, Frédéric, fils d’Henri, fut élu empereur et couronné par le pape Honorius. Ce prince édicta d’abord des lois excellentes pour la liberté de l’Eglise et contre les hérétiques. Mais plus tard, enivré à son tour par l’excès de gloire et de fortune, il se montra tyrannique à l’égard de l’Eglise, emprisonna deux cardinaux, fit saisir des prélats que le pape Grégoire IX convoquait pour un concile, et se vit excommunié par ce pontife. Puis Grégoire, accablé de tribulations, mourut, et Innocent IV, Génois d’origine, réunit à Lyon un concile qui déposa Frédéric. Et, depuis sa déposition et sa mort, le siège impérial a été vacant ; il l’est encore à l’heure où nous écrivons ceci.
CLXXIX
LA DÉDICACE DE L’ÉGLISE[25]
[25] La Dédicace de l’Eglise était, autrefois, le dernier office du Bréviaire, dont la Légende Dorée n’est qu’une façon d’adaptation à l’usage du peuple.
I. La dédicace des églises est comptée par l’Eglise au nombre des grandes fêtes. Nous avons à considérer, par rapport à cette fête, trois questions : 1o pourquoi doit-on « dédier » ou consacrer une église ? 2o comment se fait cette consécration ? 3o par qui et comment une église est-elle profanée ?
1o Il y a, dans une église, deux choses que l’on doit consacrer, à savoir l’autel et le temple lui-même. L’autel est consacré pour trois motifs : 1o Pour devenir digne de recevoir le sacrement du Seigneur, c’est-à-dire le corps et le sang du Christ, que nous immolons en souvenir de sa passion, ainsi qu’il nous l’a lui-même ordonné. Et c’est encore pour nous rappeler cette passion et ce sacrement qu’on place sur l’autel, et dans toute l’église, l’image du crucifix et d’autres images, afin qu’elles soient comme les livres des fidèles laïcs. 2o Pour devenir digne de servir de lieu à l’invocation du nom du Seigneur. Cette invocation, quand elle se fait sur l’autel, s’appelle proprement missa, messe, en raison de la mission céleste du Christ dans l’hostie. Et nous devons noter, à ce propos, que la messe se chante en trois langues, en grec, en hébreu, et en latin, en souvenir de la triple inscription mise sur la croix, et aussi pour signifier que toutes les langues doivent célébrer Dieu. Latins sont l’évangile, l’épître, l’oraison et le chant ; grecs sont les mots Kyrie eleison, Christe eleison, qui se chantent neuf fois en souvenir des neuf ordres des anges ; enfin hébreux sont les mots alleluia, amen, sabaoth, et hosanna. 3o Pour devenir digne de servir de lieu au chant religieux. Ce chant lui-même est de trois sortes : les psaumes, les leçons, et les chants proprement dits.