Il eut pour successeur, en l’an 984, Othon III, surnommé Merveille du Monde. Ce prince avait une femme qui voulait se prostituer à un certain comte. Et comme celui-ci se refusait à un tel crime, elle le noircit auprès de l’empereur, qui le fit décapiter sans jugement. Mais le comte, avant de subir sa peine, pria sa femme de prouver son innocence, après sa mort, par l’épreuve du fer rouge. Un jour donc, la veuve se présente devant l’empereur avec la tête de son mari et lui demande de quel châtiment est digne celui qui a mis à mort un innocent. L’empereur lui répond qu’un tel homme est digne de la mort. Et la veuve : « C’est toi qui es cet homme : car, à la suggestion de ta femme, tu as fait périr mon mari innocent ; et je m’offre à le confirmer par l’épreuve du fer rouge ! » Ce que voyant, l’empereur, stupéfait, se remit entre les mains de cette femme, pour être puni. Mais le pape intervint, et obtint de la veuve, successivement, quatre délais, dont l’un était de dix jours, l’autre de huit, l’autre de sept et l’autre de six. Alors l’empereur, ayant examiné la cause et reconnu la vérité, ordonna que sa femme fût brûlée vive, et céda à la veuve, pour racheter sa faute, quatre châteaux. Ces châteaux se voient encore aujourd’hui dans le diocèse de Luna, et ne portent d’autres noms que les chiffres Dix, Huit, Sept et Six.

L’empire échut ensuite à saint Henri, prince de Bavière. Ce prince maria sa sœur, nommée Galla, au roi de Hongrie Etienne, encore païen, et qu’il convertit ainsi que tout son peuple. Et Etienne acquit une telle piété qu’il mérita de devenir saint lui aussi, et de faire de nombreux miracles. Quant à l’empereur Henri et à sa femme Cunégonde, ils vécurent ensemble dans la chasteté et s’endormirent en Dieu.

A saint Henri succéda Conrad, qui avait épousé la nièce du saint. Il emprisonna bon nombre d’évêques italiens, et incendia un faubourg de Milan, ville dont l’évêque s’était évadé de sa prison. Mais, le jour de la Pentecôte, comme l’empereur assistait à la messe dans une petite église voisine de Milan, cette église fut soudain secouée de coups de foudre et d’éclairs si violents que bon nombre d’assistants moururent de frayeur. Et l’évêque Bruno, qui célébrait la messe, et le secrétaire de l’empereur, et d’autres encore dirent qu’ils avaient vu, pendant la messe, saint Ambroise debout devant Conrad, et le menaçant.

Sous le règne de ce Conrad, en l’an 1025, un certain comte Léopold, craignant la colère du roi, s’était réfugié dans une île, où il habitait une cabane avec sa femme, qui était enceinte. Or l’empereur, comme il chassait dans cette île, fut surpris par la nuit, et dut demander l’hospitalité dans la cabane. La même nuit, la femme de Léopold mit au jour un fils ; et une voix dit à Conrad que l’enfant qui venait de naître serait son gendre. Le lendemain, Conrad ordonna à deux de ses hommes d’enlever par force cet enfant, de le tuer, et de lui apporter son cœur. Mais les deux hommes, touchés de pitié à la vue du bel enfant, le posèrent sur un arbre, et apportèrent à l’empereur le cœur d’un lièvre. Et un prince qui passait par là entendit les vagissements de l’enfant, le recueillit, et, n’ayant point d’enfant de sa femme, il le fit passer pour son propre fils. Et cet enfant, nommé Henri, était si beau, si sage, et si plaisant en toute manière, que Conrad, l’ayant vu, désira le garder près de lui. Mais bientôt un doute lui vint, et il crut reconnaître dans ce jeune homme l’enfant dont il avait jadis ordonné la mort. Pour se débarrasser de lui, il le chargea de porter à l’impératrice une lettre où il avait écrit ceci : « Dès que cette lettre te parviendra, ne manque pas de faire mourir le jeune homme qui te l’aura apportée ! » Mais Henri s’arrêta, en chemin, dans un ermitage, et s’y endormit de fatigue. L’ermite, voyant la lettre impériale, dont le sceau s’était ouvert, eut la curiosité de la lire : et, l’ayant lue, et ayant eu horreur du crime projeté, il y substitua ces mots : « Donne notre fille en mariage au porteur de cette lettre ! » Aussitôt l’impératrice, voyant cette lettre revêtue du sceau impérial, fit célébrer, à Aix-la-Chapelle, les noces de sa fille avec le jeune Henri. Ce qu’apprenant, l’empereur comprit l’inutilité de lutter davantage contre la volonté de Dieu, et décida que son gendre régnerait après lui. A l’endroit où naquit Henri s’élève aujourd’hui encore le célèbre monastère d’Ursanie. Et Henri, devenu empereur, éloigna de sa cour tous les jongleurs, pour donner aux pauvres tout l’argent qu’on leur donnait.

Sous son règne un grand schisme se fit dans l’Eglise, et trois papes furent élus en même temps. Après quoi ils vendirent, tous trois, leur titre à un prêtre nommé Gratien qui, lorsque l’empereur Henri marcha sur Rome pour faire cesser le schisme, alla au devant de lui et lui offrit une couronne d’or, espérant ainsi se le rendre favorable. Mais Henri, ayant convoqué le synode, convainquit ce Gratien de simonie, le déposa, et fit procéder à l’élection d’un nouveau pape : encore que, d’après d’autres auteurs, ce serait Gratien lui-même qui, reconnaissant son erreur, aurait demandé à Henri d’être déposé.

A cet Henri succéda un autre Henri. Sous son règne, Bruno fut élu pape, qui prit le nom de Léon, et qui composa les hymnes d’un grand nombre de saints. Comme il se rendait à Rome, pour prendre possession de son siège, il entendit chanter par les anges l’introït Dicit Dominus, ego cogito, etc. C’est aussi à ce moment que l’Eglise fut troublée par l’hérésie de Bérenger, qui prétendait que le corps et le sang du Christ ne se trouvaient point réellement dans l’hostie, mais y étaient seulement figurés : hérésie qui fut remarquablement réfutée par Lanfranc de Pavie, prieur du Bec, qui fut le maître de saint Anselme de Cantorbery.

Puis régna Henri IV, sous le règne de qui fleurit Lanfranc. Et c’est alors que, attiré par l’enseignement de ce docteur, vint à lui le Bourguignon Anselme, qui devait ensuite lui succéder dans le prieuré du Bec. Sous le même règne, Jérusalem, qui avait été prise par les Sarrazins, fut reconquise par les fidèles. C’est aussi le temps où les restes de saint Nicolas furent transportés à Bari. Du couvent de Molesme sortirent vingt et un moines, avec leur abbé saint Robert, pour aller fonder un ordre nouveau dans la solitude de Cîteaux. Le prieur de Cluny Hildebrand fut élu pape sous le nom de Grégoire. Hildebrand, tandis qu’il n’était encore que légat à Lyon, convainquit miraculeusement de simonie l’archevêque d’Embrun. Cet archevêque corrompait tous ses accusateurs et l’on ne parvenait pas à le convaincre. Mais Hildebrand lui ordonna de dire : « Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit ! » Et l’archevêque disait bien : « Gloire au Père, et au Fils », mais en vain il s’efforçait d’ajouter : « Et au Saint-Esprit » : car il avait péché contre le Saint-Esprit. Alors il reconnut son péché, fut déposé, et put de nouveau nommer à haute voix le Saint-Esprit. Ce miracle nous est raconté par Bonizzi, dans le livre qu’il a dédié à la comtesse Mathilde. En l’an 1107, Henri IV mourut à Spire, et y fut enseveli avec les empereurs précédents : et l’on grava ce vers, sur son tombeau :

Filius hîc, pater hîc, avus hîc, proavus jacet istic.

A Henri IV succéda Henri V, qui s’empara du pape et des cardinaux, et ne les remit en liberté qu’en échange du droit d’investir les évêques et les abbés. C’est sous son règne que saint Bernard, avec ses frères, entra au monastère de Cîteaux. Dans la paroisse de Liège, une truie enfanta un pourceau qui avait un visage d’homme ; ailleurs naquit un poulet avec quatre pattes.

A Henri V succéda Lothaire. Sous son règne naquit en Espagne un monstre qui avait deux corps et deux visages, à moitié homme, à moitié chien.