Alors les Romains, sur le conseil du pape, l’an du Seigneur 784, d’un accord unanime, se séparèrent de l’empire de Constantinople et proclamèrent empereur Charlemagne, qui reçut la couronne impériale des mains du pape Léon. Car, bien que depuis Constantin le siège de l’empire fût transporté à Constantinople, les empereurs continuèrent à garder le titre d’empereurs romains jusqu’au jour où ce titre fut décerné au roi des Francs. Et, depuis ce temps, il y eut deux empires, l’un appelé Grec ou d’Orient, l’autre romain.
C’est au temps de Charlemagne, et à son instigation, que l’office ambrosien fut solennellement remplacé par l’office grégorien. Saint Ambroise, persécuté par l’impératrice Justine et les siens, et s’étant réfugié dans son église avec la foule des catholiques, avait fait chanter, à la manière orientale, des hymnes et des psaumes, pour empêcher les fidèles de sentir le poids de leur réclusion. Et son institution fut ensuite adoptée dans toutes les églises : mais saint Grégoire, plus tard, y fit nombre de changements, d’additions et de suppressions. D’ailleurs, c’est par une longue suite de modifications que les Pères ont constitué l’office divin. Par exemple, on a commencé la messe de trois manières différentes : on la commençait d’abord par des leçons, comme cela se fait encore au samedi saint ; plus tard le pape Célestin remplaça les leçons par des psaumes ; et saint Grégoire ne garda qu’un verset du psaume de l’Introït, qui, avant lui, se chantait tout entier. Les psaumes, autrefois, étaient chantés par tous les fidèles, formant une couronne autour de l’autel : de là vient le nom de chœur donné à la partie de l’église qui entoure l’autel. Plus tard Flavien et Théodore firent chanter les psaumes alternativement, ayant appris cet usage de saint Ignace, à qui Dieu lui-même l’avait révélé. Ensuite saint Jérôme ajouta, au chant des psaumes, l’épître et l’évangile. Saint Ambroise, Gélase et saint Grégoire ajoutèrent d’autres chants et d’autres prières : c’est d’eux que vient l’usage de chanter les graduels, les traits et l’Alleluia. Dans le Gloria in excelsis, les mots Laudamus te et suivants furent ajoutés, d’après les uns, par saint Hilaire, d’après d’autres par le pape Symmaque ou encore par le pape Télesphore. Notker, abbé de Saint-Gall, composa le premier des séquences pour être chantées à la place des neumes de l’Alleluia ; et le pape Nicolas permit de chanter ces séquences à la messe. Germain de Trèves composa le Rex omnipotens, le Sancti spiritus adsit, l’Ave maria, et l’Antienne Alma Redemptoris Mater. L’évêque Pierre de Compostelle composa le Salve Regina. Et Sigebert affirme, d’autre part, que c’est au roi de France Robert que nous devons la séquence : Sancti spiritus.
Charlemagne, au dire de l’archevêque Turpin, était beau, mais d’aspect farouche. Sa taille avait huit pieds de longueur, son visage une palme et demie, sa barbe une palme, et son front un pied. Il était si fort, qu’il tranchait d’un seul coup d’épée un cavalier armé et son cheval, redressait à la fois quatre fers à cheval et levait de terre, d’une seule main, jusqu’à la hauteur de sa tête, un soldat en armes. Il mangeait un lièvre entier ou deux poules, ou une oie, mais était si sobre pour sa boisson, faite de vin coupé d’eau, qu’il buvait rarement plus de trois fois par repas. Il construisit de nombreux monastères et mourut saintement, faisant du Christ son héritier.
Il eut pour successeur à l’empire, en l’an 815, son fils Louis le Débonnaire, sous le règne duquel les évêques et prêtres renoncèrent à porter des ceintures brodées d’or, des manteaux précieux et autres ornements séculiers. L’évêque d’Orléans Théodule, faussement accusé auprès de Louis, fut emprisonné par lui à Angers. Mais un jour que l’empereur, à la fête des Rameaux, suivait une procession qui passait devant la prison, Théodule chanta, par la fenêtre, les beaux vers qu’il venait de composer : Gloria, laus et honor tibi sit, etc. ; et l’empereur en fut si charmé qu’il remit l’évêque en liberté et lui rendit son siège. — A ce même empereur Louis, les envoyés de l’empereur grec Michel apportèrent, entre autres présents, la traduction latine des livres de saint Denis sur la hiérarchie ; le livre fut déposé dans l’église du saint, et, la même nuit, dix-neuf malades y furent guéris.
A la mort de Louis, l’empire échut à Lothaire : mais les frères de celui-ci, Charles et Louis, lui firent la guerre, et il y eut en France un carnage sans pareil. Enfin, par traité, Charles régna sur la France, Louis sur l’Allemagne et Lothaire sur l’Italie, ainsi que sur cette partie de la France qui s’est appelée depuis Lotharingie ou Lorraine. Ce même Lothaire, plus tard, transmit l’empire à son fils Louis et revêtit l’habit monacal.
Le pape d’alors était Serge, un Romain qui avait pour premier nom, à ce que l’on dit, Bouche de Porc. C’est depuis ce temps que les papes eurent à changer de nom en montant sur le trône apostolique : d’abord parce que le Seigneur a changé les noms de ses apôtres ; en second lieu pour signifier qu’un pape doit changer de vie et devenir parfait ; en troisième lieu pour empêcher qu’un homme occupant une fonction si belle soit forcé de porter un vilain nom.
C’est sous le règne de l’empereur Louis qu’à Brescia, en Italie, on vit pleuvoir du sang pendant trois jours et trois nuits. Vers le même temps d’innombrables sauterelles envahirent la Gaule, ayant six paires d’ailes, six pieds et deux dents dures comme des pierres. Elles traversèrent tout le royaume, détruisant partout la végétation, jusqu’à ce qu’enfin une tempête les noya dans la mer de Bretagne ; mais leurs cadavres, rejetés sur le rivage, amenèrent, en pourrissant, une peste qui fit mourir le tiers de la population.
Les empereurs allemands.
IV. En l’an 938, l’empire échut à Othon Ier. Celui-ci, un jour de Pâques, avait fait préparer un grand repas pour les princes, ses vassaux. Et le petit garçon d’un de ces princes, ayant pris un plat sur la table, fut renversé à terre, d’un coup de bâton, par l’officier qui portait les plats. Le précepteur de l’enfant tua aussitôt cet officier ; et, comme l’empereur voulait le condamner sans jugement, cet homme le renversa lui-même et voulut l’étrangler. Mais Othon, arraché de ses mains, pardonna au précepteur, disant que lui-même avait été coupable de n’avoir pas respecté le caractère sacré de la fête.
A Othon Ier succéda Othon II. Celui-ci, apprenant que les Italiens violaient souvent la paix, vint à Rome, et y offrit un grand banquet, sur les marches de l’église, à tous les princes et prélats de la ville. Et, pendant qu’ils mangeaient, l’empereur les fit tous charger de chaînes ; puis, leur reprochant amèrement la violation de la paix, il fit trancher la tête à ceux qui étaient coupables, et permit aux autres d’achever leur repas.