IV. Et, après avoir longtemps prié pour la paix des églises, redoutant les dangers non pour soi-même, mais pour les faibles, il se présenta devant l’empereur Trajan, fier de ses victoires, et qui menaçait de mort tous les chrétiens. Et saint Ignace déclara à Trajan qu’il était chrétien ; sur quoi l’empereur le fit lier de chaînes, le confia à la garde de dix soldats, et l’envoya à Rome, en lui signifiant que, là, il serait livré en pâture aux bêtes. Et, pendant qu’on le conduisait à Rome, il écrivait des lettres à toutes les églises, pour les fortifier dans la foi du Christ. Dans une de ces lettres, adressée à l’église de Rome, il priait cette église de ne rien faire pour s’opposer à son martyre. Et il ajoutait : « Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je lutte déjà contre des bêtes féroces : car je suis gardé par dix soldats plus cruels que des léopards ; mais leur cruauté est pour moi pleine d’instruction. Et quant aux bêtes bienfaisantes que l’on prépare pour moi à Rome, j’ai hâte qu’on les lâche sur moi, j’ai hâte de leur offrir ma chair en pâture ! Je les inviterai à me dévorer. Je les supplierai de ne pas craindre de toucher mon corps, comme elles ont fait parfois pour d’autres martyrs. Mes chers frères, pardonnez-moi, mais je sais mieux que personne ce qui me convient. Le feu, la croix, les bêtes, la rupture des os, le morcellement de tous les membres, et tous les supplices que le diable pourra inventer, c’est tout cela qui me convient, car tout cela me rendra digne d’être admis en présence de Jésus ! »
A Rome, Trajan le fit venir, et lui dit : « Ignace, pourquoi excites-tu à la révolte mes sujets d’Antioche et les convertis-tu à la foi chrétienne ? » Et Ignace : « Plût à Dieu que je pusse t’y convertir, toi aussi ; car tu obtiendrais à ce prix le seul pouvoir réel et durable ! » Et Trajan : « Sacrifie aux dieux, et je te nommerai le premier de mes prêtres ! » Et Ignace : « Je ne sacrifierai pas à tes dieux, et je n’ai que faire du titre que tu m’offres. Fais de moi ce que tu voudras, rien ne parviendra à me changer ! » Alors Trajan dit aux bourreaux : « Frappez-lui les épaules d’un fouet muni de plomb, déchirez-lui les côtes de pointes de fer, et frottez ses plaies de pierres aiguës ! » Et comme, sous tous ces tourments, Ignace restait inflexible, Trajan dit : « Qu’on apporte des charbons ardents et qu’on le fasse marcher sur eux, pieds nus. » Et Ignace : « Ni le feu ni l’eau bouillante ne pourront éteindre en moi l’amour de Jésus-Christ ! » Et Trajan : « C’est la sorcellerie qui te permet de résister aux supplices que je t’impose ! » Mais Ignace : « Non, les chrétiens ne sont point des sorciers, et notre loi n’a rien de commun avec la sorcellerie ; et c’est vous qui pratiquez le maléfice, en adorant les idoles ! » Alors Trajan dit : « Déchirez-lui le dos avec des ongles de fer, et envenimez les plaies en y jetant du sel ! Mais Ignace se borna à dire : « Que sont les souffrances de ce monde en comparaison de la gloire future ? » Alors Trajan lui fit remettre des chaînes, le fit enfermer au fond d’un cachot, défendit qu’on lui donnât à manger ni à boire, et déclara que, trois jours après, on le livrerait aux bêtes dans le cirque.
Donc, trois jours après, l’empereur, le sénat, et tout le peuple se rendirent au cirque pour voir le combat de l’évêque d’Antioche et des bêtes féroces. Et Trajan dit : « Puisque cet Ignace montre tant d’orgueil et d’obstination, qu’on lui lie les membres et qu’on lâche sur lui deux lions, afin que rien ne reste de son misérable corps ! » Et Ignace, se tournant vers la foule, lui dit : « Romains qui assistez à ce combat, sachez que ma peine n’est point sans récompense, car ce n’est point pour ma dépravation, mais pour ma piété que je souffre ici ! » Et il dit encore, d’après ce que rapporte l’Histoire ecclésiastique : « Je suis le froment du Christ, et les dents des bêtes vont me broyer afin de me changer en un pain savoureux ! » Ce qu’entendant, l’empereur dit : « Grande est la patience de ces chrétiens ! Où est le Grec qui souffrirait tout cela pour son Dieu ! » Et Ignace lui répondit : « Ce n’est point ma propre vertu qui me donne la force de souffrir, mais l’aide du Christ ! » Après quoi il se mit à provoquer les lions pour le contraindre à le dévorer. Et les deux terribles lions s’élancèrent enfin sur lui et l’étranglèrent ; mais rien ne put les forcer à manger sa chair. Et Trajan, à ce spectacle, fut rempli d’étonnement. Il quitta le cirque, après avoir ordonné qu’on ne s’opposât pas à ceux qui voudraient enlever le corps d’Ignace. Et les chrétiens enlevèrent ce corps, et l’ensevelirent avec honneur. Et, quelque temps après, Trajan reçut une lettre de Pline le Jeune, où celui-ci intercédait en faveur des chrétiens, louant fort leurs vertus. Alors l’empereur eut regret des maux qu’il avait infligés à Ignace ; et il décida que, désormais, les chrétiens ne seraient plus recherchés, mais qu’on punirait seulement ceux qui feraient profession publique de leur foi.
V. Et l’on raconte encore que saint Ignace, parmi tous les tourments qu’il eut à subir, ne cessa point d’invoquer le nom de Jésus-Christ. Et comme ses bourreaux lui demandaient pourquoi il répétait si souvent ce nom, il répondit : « C’est que je porte ce nom inscrit dans mon cœur ! » Et en effet, après sa mort, on ouvrit son cœur, et on y trouva le nom de Jésus-Christ écrit en lettres d’or. Et, à la vue de ce miracle, de nombreux païens se convertirent.
Saint Bernard dit de ce saint, à propos du psaume Qui habitat : « Le grand saint Ignace, élève du disciple préféré de Jésus, et martyr lui-même, saluait Marie, dans les lettres qu’il lui écrivait, du nom de Porte-Christ, Titre en vérité admirable, et commémoration d’un honneur infini ! »
XXXVIII
SAINTE AGATHE, VIERGE ET MARTYRE
(5 février)
I. Agathe, vierge, de famille noble et d’une grande beauté, habitait Catane, où, dès l’enfance, elle cultivait saintement le Seigneur. Or, le consul de Sicile, Quintien, homme d’extraction basse, débauché, avare et idolâtre, convoitait de la prendre pour femme. Etant d’extraction basse, il pensait qu’un mariage avec une jeune fille noble le ferait respecter ; étant débauché, il désirait jouir de la beauté d’Agathe ; étant avare, il guettait ses richesses ; étant idolâtre, il rêvait de l’amener à sacrifier aux dieux. Mais comme la jeune fille, sollicitée par lui, restait inébranlable dans sa foi et sa chasteté, il la livra à une entremetteuse nommée Aphrodise et à ses neuf filles, qui vivaient de leur corps ; et il ordonna à ces créatures d’insister pendant trente jours auprès d’Agathe pour la faire changer d’avis. Et ces femmes s’ingéniaient à la détourner de la bonne voie, tantôt par la promesse de grands plaisirs, tantôt par la menace de cruels supplices. Mais sainte Agathe leur disait : « Mon âme s’appuie sur la pierre et a ses fondements dans le Christ ; et vos paroles ne sont que du vent, vos promesses des pluies, et les supplices dont vous voulez m’effrayer ne sont que des flots battant le rivage. En vain tout cela fait assaut contre ma maison ; celle-ci est solide et ne tombera pas ! » Mais tout en parlant ainsi elle pleurait jour et nuit, et priait, et implorait du ciel la palme du martyre. Et Aphrodise, la voyant rester inébranlable, dit au consul : « Ce serait chose plus facile d’amollir une pierre ou de changer du fer en plomb que d’écarter de sa direction chrétienne l’âme de cette jeune fille ! »
II. Alors Quintien se fit amener Agathe et lui dit : « De quelle condition es-tu ? » Et elle : « Non seulement je suis noble, mais aussi d’une famille illustre, comme peut l’attester toute ma maison ! » Et Quintien : « Si tu es noble, pourquoi as-tu des mœurs d’esclave ? » Et elle : « Parce que je suis l’esclave du Christ ! » Et Quintien : « Si tu te dis noble, comment peux-tu, en même temps, te dire esclave ? » Et elle : « L’esclavage du Christ est la noblesse suprême. » Alors le consul lui dit de sacrifier aux dieux, ou, si elle s’y refusait, de s’apprêter à tous les supplices. Et Agathe lui dit : « Que ta femme soit comme ta déesse, Vénus, et que tu sois, toi-même, comme a été ton dieu Jupiter ! » Alors Quintien la fit souffleter, disant : « Ne t’avise pas d’injurier ton juge ! » Mais Agathe lui répondit : « Je m’étonne que, raisonnable comme tu es, tu aies la sottise d’appeler dieux des êtres à qui tu ne veux point que ta femme et toi vous ressembliez. Tu dis, en effet, que je t’ai injurié en te souhaitant d’être comme Jupiter. Or, si tes dieux sont bons, je ne t’ai rien souhaité que de bon ; et si, au contraire, tu détestes leur coupable amour, tu n’as plus qu’à devenir chrétien comme je suis chrétienne. » Et le consul : « Assez parlé ! Sacrifie aux dieux, ou je te ferai mourir dans les pires supplices ! » Et, comme elle bravait ses menaces et l’invectivait devant tous, il la fit conduire en prison. Elle y alla joyeuse et triomphante, comme à un festin.
III. Le lendemain, le consul lui dit : « Renie le Christ et adore les dieux ! » Puis, sur son refus, il la fit attacher à un chevalet pour être torturée. Et Agathe dit : « J’éprouve, parmi ces souffrances, la joie qu’éprouve un homme qui apprend une bonne nouvelle, ou qui voit ce qu’il a longtemps désiré voir, ou qui reçoit un immense trésor ! » Le consul, furieux, lui fit tordre les seins, et ordonna ensuite de les lui arracher. Et Agathe : « Tyran cruel et impie, n’as-tu pas honte de couper, chez une femme, ce que tu as toi-même sucé chez ta mère ? Mais sache que j’ai d’autres mamelles, dans mon âme, dont le lait me nourrit, et sur lesquelles tu es sans pouvoir ! » Alors le consul la fit remettre en prison, défendant qu’aucun médecin vînt la visiter, ni qu’on lui donnât rien à manger ni à boire. Or, voici qu’à minuit un vieillard entra dans sa prison, précédé d’un enfant qui portait une torche. Et ce vieillard lui dit : « Ce consul insensé qui t’a fait souffrir, tu l’as fait souffrir davantage encore par tes réponses. Et moi, qui ai assisté à ton supplice, j’ai vu que les plaies de tes seins pouvaient être guéries. » Et Agathe : « Jamais je n’ai usé pour mon corps de remèdes matériels : ce serait une honte que je perdisse aujourd’hui ce que j’ai su garder jusqu’ici ! » Et le vieillard lui dit : « Ma fille, que ta pudeur ne s’alarme pas de moi, car je suis chrétien ! » Et Agathe : « En vérité, ma pudeur ne saurait s’alarmer, car, d’abord, tu es un vieillard, et puis, mon corps se trouve si affreusement déchiré qu’il ne peut inspirer de convoitise à personne. Mais je te remercie, respectable père, d’avoir daigné t’intéresser à moi ! » Et le vieillard : « Mais alors, pourquoi ne veux-tu pas me permettre de te guérir ? » Agathe répondit : « Parce que j’ai pour maître Jésus-Christ, qui, s’il le juge bon, peut, avec un seul mot, me guérir de suite ! » Alors le vieillard sourit, et lui dit : « Eh bien, ma fille, je suis l’apôtre de Jésus, et c’est lui qui m’a envoyé vers toi pour t’annoncer en son nom que tu étais guérie ! » Sur quoi ce vieillard, qui était saint Pierre, disparut, répandant sur son passage une lumière si prodigieuse que tous les gardes de la prison s’enfuirent, épouvantés. Et sainte Agathe se trouva entièrement guérie, avec ses deux seins restaurés par miracle. Et, comme les portes de la prison étaient ouvertes, d’autres prisonniers l’engagèrent à s’enfuir avec eux. Mais elle répondit : « A Dieu ne plaise que je perde, en m’enfuyant, la couronne qui m’est réservée, et que j’expose aussi les gardes à souffrir de mon fait ! »
IV. Quatre jours après, le consul la fit comparaître devant lui, et, de nouveau, lui ordonna d’adorer les dieux. Et Agathe : « Tes paroles ne sont que du vent ; comment veux-tu, insensé, que j’adore les pierres, et que je renie le Dieu du ciel qui m’a guérie ? » Et le consul : « Qui t’a guérie ? » Et Agathe : « Le Christ, fils de Dieu ! » Et Quintien : « Oses-tu citer de nouveau ce nom que je ne veux pas entendre ? » Et Agathe : « Tant que je vivrai, mon cœur et mes lèvres invoqueront le Christ ! » Et Quintien : « Nous allons bien voir si ton Christ te guérit une seconde fois ! » Il ordonna alors de répandre des tessons brisés, d’y mêler des charbons ardents, et de traîner la jeune fille, toute nue, sur ce lit mortel. Mais pendant qu’on procédait au supplice, un grand tremblement de terre survint, qui ébranla toute la ville, renversa le palais, et écrasa deux conseillers de Quintien. Et tout le peuple accourut vers le consul, lui reprochant d’avoir causé cette catastrophe par l’injuste punition infligée à Agathe. Alors Quintien, qui redoutait à la fois le tremblement de terre et la sédition du peuple, fit ramener Agathe dans sa prison, où elle se mit en prière et dit : « Seigneur Jésus, toi qui m’as créée et gardée depuis l’enfance, toi qui as préservé mon corps de souillure et mon esprit de l’amour du siècle, toi qui m’as permis de vaincre les souffrances, reçois maintenant mon âme dans ta miséricorde ! » Et, après avoir ainsi prié à très haute voix, elle expira. Cela se passait vers l’an du Seigneur 253, sous le règne de l’empereur Décius.