XLI[6]
SAINTE APOLLINE, VIERGE ET MARTYRE
(9 février)
[6] Ce chapitre, qui manque dans plusieurs anciens manuscrits, n’est probablement pas de Jacques de Voragine.
Sous l’empereur Décius une grande persécution sévit, à Alexandrie, contre les serviteurs de Dieu. Prévenant les édits de l’empereur, un misérable, nommé Divin, excita contre les chrétiens une foule superstitieuse, qui, enflammée par lui, devint tout altérée du sang des fidèles. On s’empara d’abord de quelques saintes personnes des deux sexes, dont les unes eurent le corps déchiré membre à membre, les yeux crevés, le visage mutilé, et furent ensuite chassées de la ville ; d’autres qu’on avait traînées devant les idoles, et qui, loin de vouloir les adorer, les accablaient d’invectives, se voyaient traînées par les rues de la ville, les pieds enchaînés, jusqu’à ce que leurs corps s’en allassent en morceaux.
Or il y avait à Alexandrie une vierge admirable nommée Apolline, déjà fort avancée en âge, et tout éclatante de chasteté, de pureté, de piété et de charité. Et lorsque la foule furieuse eut envahi les maisons des serviteurs de Dieu, Apolline fut conduite au tribunal des impies. S’acharnant sur elle, ses persécuteurs commencèrent par lui arracher toutes ses dents ; puis, ayant allumé un grand bûcher, ils la menacèrent de l’y jeter vive, si elle se refusait à blasphémer avec eux. Mais elle, dès qu’elle vit le bûcher allumé, se recueillit d’abord un instant en elle-même, puis, s’échappant des mains de ses bourreaux, s’élança dans le feu dont on la menaçait, effrayant même la cruauté des persécuteurs. Eprouvée déjà par divers supplices, elle ne se laissa vaincre ni par ses souffrances, ni par l’ardeur des flammes, qui n’était rien en comparaison de l’ardeur allumée en elle par les rayons de la vérité.
XLII
SAINT VALENTIN, PRÊTRE ET MARTYR
(14 février)
Valentin était un saint prêtre. L’empereur Claude se le fit amener, et lui dit : « Pourquoi donc, Valentin, ne t’acquiers-tu pas notre amitié en adorant nos dieux et en renonçant à tes vaines superstitions ? » Et Valentin : « Si tu connaissais la grâce de Dieu, tu ne parlerais pas ainsi, et c’est toi qui, renonçant à tes idoles, adorerais le Dieu du Ciel ! » Alors un des familiers de Claude dit : « Oserais-tu médire de la sainteté de nos dieux ? » Et Valentin : « Vos dieux ne sont que de misérables créatures humaines, et remplies d’impureté. » Alors Claude : « Si ton Christ est le vrai Dieu, dis-moi la vérité ! » Et Valentin : « La vérité est que le Christ est le seul Dieu, et que, si tu crois en lui, ton âme sera sauvée, ton pouvoir s’accroîtra, tes ennemis seront vaincus ! » Et Claude, se tournant vers les assistants, leur dit : « Romains, entendez-vous comme cet homme parle bien et avec sagesse ? » Mais le préfet dit : « On trompe l’empereur ! Faudra-t-il donc que nous abandonnions ce que nous avions tenu pour vrai depuis l’enfance ? » Et ces paroles endurcirent le cœur de Claude, qui livra saint Valentin à un prince de sa cour, en le chargeant de le garder prisonnier chez lui.
Et quand il fut arrivé dans la maison de ce prince, Valentin s’écria : « Seigneur Jésus, lumière unique, illumine cette maison afin qu’on te reconnaisse comme le vrai Dieu ! » Sur quoi le prince lui dit : « Puisque tu affirmes que ton Christ est la lumière, demande-lui de rendre la vue à ma fille aveugle ! S’il le fait, je croirai en lui ! » Valentin se mit en prière, rendit la vue à l’aveugle, et convertit toute la maison. Mais l’empereur ne l’en fit pas moins décapiter. Ce martyre eut lieu en l’an du Seigneur 280.
XLIII
SAINTE JULIENNE, VIERGE ET MARTYRE
(16 février)
Julienne était fiancée à Euloge, préfet de Nicomédie ; mais elle refusait d’entrer dans le lit d’Euloge avant qu’il eût reçu la foi du Christ. Alors son père, furieux de sa désobéissance, la fit mettre à nu, rouer de coups, et la livra ensuite au préfet. Et celui-ci lui dit : « Ma douce Julienne, pourquoi m’as-tu trompé par tes promesses d’amour, puisque, aujourd’hui, tu refuses ma main ? » Et elle : « Si tu veux adorer mon Dieu, je serai à toi ; sinon, jamais tu ne seras mon maître ! » Et le préfet : « Bien-aimée, je ne puis consentir à ce que tu me demandes, car l’empereur me ferait couper le cou ! » Et Julienne : « Si tu crains si fort un empereur mortel, combien davantage je dois craindre mon empereur à moi, qui est immortel ! Fais de moi ce que tu voudras, rien ne pourra me fléchir ! » Alors le préfet la fit battre de verges, puis, pendant une demi-journée, il la fit suspendre par les cheveux et lui fit verser sur la tête du plomb fondu. Et comme, de tout cela, elle n’avait aucun mal, il lui fit mettre des chaînes et l’enferma dans une prison.
Là un diable vint la voir, sous l’apparence d’un ange, et lui dit : « Julienne, je suis un ange du Seigneur, et mon maître m’envoie vers toi pour t’engager à sacrifier aux dieux : car le Seigneur a pitié de toi, et veut t’épargner un affreux supplice suivi d’une mort affreuse. » Alors Julienne fondit en larmes et s’écria : « Jésus mon Seigneur, sauve-moi du péril de mon âme en me faisant connaître qui est celui qui me donne un tel conseil ! » Et une voix d’en haut lui dit de saisir son visiteur et de le contraindre à avouer lui-même qui il était. Julienne ayant donc saisi le faux ange, et lui ayant demandé qui il était, il répondit qu’il était un démon, envoyé par son père pour la tromper. Julienne lui demanda qui était son père. Et le démon répondit : « C’est Belzébuth, qui nous conduit à mal faire, et nous bat cruellement toutes les fois que nous nous laissons vaincre par les chrétiens. Aussi suis-je sûr de payer cher cette journée, où je n’ai pu triompher de toi ! » Et, entre autres choses qu’il lui avoua, il lui dit que les diables souffrent surtout pendant que les chrétiens célèbrent la messe, ou pendant que se font les prières et les prédications. Alors Julienne lui lia les mains derrière le dos, et, l’ayant jeté à terre, elle le battit rudement avec la chaîne dont on l’avait liée ; et le diable la suppliait avec de grands cris, lui disant : « Bonne Julienne, ayez pitié de moi ! » Puis, le préfet ayant donné ordre qu’on la tirât de sa prison, elle traîna derrière elle le démon, toujours lié. Et le démon la priait, en lui disant : « Madame Julienne, cessez de me rendre ridicule, ou bien jamais plus je ne pourrai avoir d’action sur aucun chrétien ! On dit que les chrétiens sont miséricordieux, et vous, cependant, vous ne voulez pas avoir un peu pitié de moi ! » Mais la sainte n’en continua pas moins à le traîner par tout le marché, après quoi elle le jeta dans une latrine.