VII. Il y avait alors un ermite, homme d’une grande vertu, qui avait tout abandonné pour se consacrer à Dieu, et qui ne possédait rien qu’une chatte, qu’il s’amusait parfois à caresser sur ses genoux. Cet ermite pria Dieu de lui révéler en quelle compagnie il serait admis dans la demeure céleste, en récompense de son renoncement. Et Dieu lui révéla qu’il y serait admis en compagnie de Grégoire, le pontife de Rome. Sur quoi l’ermite fut désolé, se disant que sa pauvreté ne lui profiterait guère, si elle ne suffisait pas pour le mettre au-dessus d’un homme aussi riche en richesses mondaines. Mais le Seigneur lui dit : « Le riche n’est pas celui qui possède la richesse, mais celui qui la désire. Et tu ne saurais comparer ta pauvreté à la richesse de Grégoire, car tu prends plus de plaisir à caresser ta chatte que Grégoire à posséder des biens qu’il méprise, et dont il ne se sert que pour subvenir aux besoins de tous. » Et le solitaire pria Dieu, depuis lors, de lui faire la grâce de l’admettre aux récompenses réservées à saint Grégoire.
VIII. Ayant été accusé devant l’empereur Maurice et ses fils d’avoir causé la mort d’un évêque, Grégoire écrivit à un familier de l’empereur une lettre où il disait : « Fais entendre à mes maîtres que si moi, leur esclave, je voulais me mêler de nuire aux Lombards, la race des Lombards n’aurait plus aujourd’hui ni roi, ni chefs, et serait dans la confusion. Mais je crains trop Dieu pour oser me mêler de causer la mort de personne. » Admirable humilité : car Grégoire, qui était souverain pontife, s’appelait l’esclave de l’empereur, et appelait celui-ci son maître ! Admirable innocence : car l’empereur lombard Maurice persécutait Grégoire et l’Eglise de Dieu, et Grégoire se refusait à causer la mort de ses pires ennemis ! Il écrivait, entre autres choses, à Maurice : « Je suis si plein de péchés que, sans doute, vous apaisez Dieu d’autant plus que vous me persécutez davantage. » Mais un jour l’empereur vit se dresser devant lui un inconnu qui, vêtu en moine, brandissait devant lui une épée tirée du fourreau, et lui prédisait la mort par l’épée. Aussitôt Maurice, effrayé, cessa de persécuter Grégoire, et pria Dieu de le punir plutôt dans cette vie que de réserver son châtiment pour la vie à venir. Et aussitôt la voix divine ordonna, dans une vision, que Maurice, sa femme, ses fils et ses filles fussent livrés, pour être tués, au soldat Phocas. Et ainsi fut fait : car, peu de temps après, un soldat nommé Phocas tua l’empereur avec toute sa famille, et lui succéda au trône impérial.
IX. Un jour de Pâques, Grégoire, célébrant la messe dans l’église de Sainte-Marie Majeure, venait de dire : Pax Domini ! Et voici qu’un ange lui répondit à haute voix : Et cum spiritu tuo ! C’est depuis lors que le pape, au jour de Pâques, officie dans cette église, et, que, lorsqu’il dit Pax Domini, personne des assistants n’a le droit de lui répondre.
X. Il y avait eu autrefois à Rome un empereur païen nommé Trajan qui, quoique païen, avait montré une grande bonté. On racontait que, un jour qu’il se hâtait de partir pour une guerre, une veuve était venue le trouver, toute en larmes, lui disant : « Je te supplie de venger le sang de mon fils, tué injustement ! » Trajan lui avait répondu que, s’il revenait vivant de la guerre, il vengerait la mort du jeune homme. Mais la veuve : « Et si tu meurs à la guerre, qui me fera justice ? » Et Trajan : « Celui qui régnera après moi ! » Et la veuve : « Mais toi, quel profit en auras-tu, si c’est un autre qui me fait justice ? » Et Trajan : « Aucun profit ! » Et la veuve : « Ne vaut-il pas mieux pour toi que tu me fasses justice toi-même, de manière à t’assurer la récompense de ta bonne action ? » Et Trajan, ému de pitié, était descendu de son cheval, et s’était occupé de faire justice du meurtre de l’innocent. On raconte aussi qu’un fils de Trajan, parcourant à cheval les rues de la ville, avait tué le fils d’une pauvre femme : sur quoi l’empereur avait donné son propre fils comme esclave à la mère de la victime, et avait magnifiquement doté cette femme.
Or, comme un jour, Grégoire passait par le Forum de Trajan, le souvenir lui revint de la justice et de la bonté de ce vieil empereur : si bien que, en arrivant à la basilique de Saint-Pierre, il pleura amèrement sur lui et pria pour lui. Et voici qu’une voix d’en-haut lui répondit : « Grégoire, j’ai accueilli ta demande et libéré Trajan de la peine éternelle ; mais prends bien garde à l’avenir de ne plus prier pour aucun damné ! » D’après Damascène, la voix aurait simplement dit à Grégoire : « J’exauce ta prière et je pardonne à Trajan. » Ce point est absolument hors de doute, mais on ne s’accorde pas sur les détails qui l’entourent. Les uns prétendent que Trajan a été rappelé à la vie, de façon à pouvoir devenir chrétien et obtenir ainsi son pardon. D’autres disent que l’âme de Trajan ne fut pas absolument libérée du supplice éternel, mais que sa peine fut simplement suspendue jusqu’au jour du jugement dernier. D’autres encore soutiennent que la punition de Trajan fut simplement adoucie, à la demande de Grégoire. D’autres — comme le diacre Jean, qui a compilé l’histoire du saint — affirment que celui-ci n’a point prié pour Trajan, mais pleuré pour lui. D’autres estiment que Trajan a été exempté de la peine matérielle, qui consiste à être tourmenté en enfer, mais qu’il n’a pas été exempté de la peine morale, qui consiste à être privé de la vue de Dieu.
Certains auteurs veulent aussi que la voix céleste, après avoir accordé à Grégoire le pardon de Trajan, ait ajouté : « Mais toi, pour avoir prié pour un damné, tu dois être puni ! Choisis donc entre deux peines : ou bien deux jours de souffrances en purgatoire après ta mort, ou bien, pour tout le temps qui te reste à vivre, une vie de souffrance et de maladie ! » Et le saint aurait choisi ce dernier parti. Le fait est que, depuis lors, il ne cessa plus d’être malade, tourmenté tantôt par la fièvre, tantôt par la goutte, tantôt par des maux d’estomac intolérables. Il écrit, dans une de ses lettres : « La goutte et d’autres maladies me font tant souffrir que la vie me pèse, et que j’aspire au remède que me sera la mort. »
XI. Une femme qui, parfois, offrait du pain à l’église, suivant l’usage des fidèles, se mit un jour à sourire en entendant saint Grégoire s’écrier à l’autel, pendant la consécration de l’hostie : « Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ te profite dans la vie éternelle ! » Aussitôt le saint détourna la main qui allait mettre l’hostie dans la bouche de cette femme, et déposa la sainte hostie sur l’autel. Puis, en présence de tout le peuple, il demanda à la femme de quoi elle avait osé rire. Et la femme répondit : « J’ai ri parce que tu appelais « corps de Dieu » un pain que j’avais pétri de mes propres mains. » Alors Grégoire se prosterna et pria Dieu pour l’incrédulité de cette femme ; et, quand il se releva, il vit que l’hostie déposée sur l’autel s’était changée en un morceau de chair ayant la forme d’un doigt. Il montra alors cette chair à la femme incrédule, qui revint à la foi. Et le saint pria de nouveau, et la chair redevint du pain, et Grégoire la donna en communion à la femme.
XII. Certains princes ayant demandé au pape des reliques précieuses, Grégoire leur donna un petit fragment de la dalmatique de saint Jean l’Evangéliste. Or les princes, tenant une telle relique pour indigne d’eux, là rendirent dédaigneusement à saint Grégoire. Alors celui-ci, après avoir prié, perça l’étoffe avec la pointe d’un couteau ; et aussitôt un flot de sang en jaillit, attestant ainsi miraculeusement le prix de la relique.
XIII. Un riche Romain qui avait abandonné sa femme, et que Grégoire avait puni de l’excommunication, voulut se venger du pontife ; ne pouvant rien par lui-même contre lui, il s’adressa à des magiciens qui lui promirent d’envoyer un démon dans le corps du cheval de Grégoire, de façon à faire périr celui-ci. Et voici que, au moment où Grégoire montait sur son cheval, l’animal, possédé du démon, se mit à ruer si fort que personne ne parvenait à le retenir. Mais Grégoire vit aussitôt le caractère diabolique de l’entreprise ; et, d’un seul signe de croix, il apaisa la fureur du cheval, et rendit aveugles les magiciens, qui vinrent confesser leur crime et furent ensuite admis à la grâce du baptême. Grégoire refusa cependant de les guérir de leur cécité, de peur qu’ils ne revinssent à leur magie, mais il les fit nourrir, leur vie durant, aux frais de l’Eglise.
XIV. On lit encore, dans le livre que les Grecs appellent Lymon, le trait que voici. L’abbé du monastère fondé par saint Grégoire vint un jour dire au saint que l’un des moines avait en sa possession trois pièces d’argent. Et Grégoire, pour faire un exemple, excommunia ce moine. Or, peu de temps après, le moine mourut, et Grégoire, en apprenant sa mort, fut désolé de l’avoir laissé mourir sans absolution. Il écrivit du moins, sur une feuille de papier, un acte par lequel il absolvait le défunt de l’excommunication prononcée contre lui ; et il chargea un de ses diacres de placer ce papier sur la poitrine du moine. Et, la nuit suivante, le moine apparut à son abbé et lui dit que, depuis sa mort, il avait été tenu en prison, mais qu’il venait enfin de recevoir sa grâce.