XV. Saint Grégoire institua l’office et le chant ecclésiastiques, ainsi qu’une école de chant. Et il fit élever, à cette intention, deux maisons : l’une proche la basilique de Saint-Pierre, l’autre proche l’église de Latran. On montre aujourd’hui encore, dans l’une de ces maisons, le lit sur lequel il s’étendait pour composer ses chants, le fouet dont il menaçait les élèves de l’école, ainsi qu’un antiphonaire écrit de sa main. C’est aussi lui qui ajouta au canon de la messe les paroles suivantes : « Et nous te prions de maintenir nos jours dans ta paix, de nous sauver de la damnation éternelle, et de nous admettre dans le troupeau de tes élus ! »
Enfin saint Grégoire, après avoir siégé sur le trône de saint Pierre pendant treize ans, six mois, et dix jours, s’endormit dans le Seigneur, tout plein de bonnes œuvres. Sa mort eut lieu en l’an 604, sous le règne de Phocas.
XVI. Après sa mort, Rome et toute la région furent envahies par la famine ; et les pauvres, que Grégoire avait coutume de nourrir généreusement, venaient trouver son successeur et lui disaient : « Seigneur, notre père Grégoire avait coutume de nous nourrir, que Ta Sainteté ne nous laisse pas mourir de faim ! » Mais ces paroles irritaient le pape, qui répondait : « Grégoire a toujours eu en vue la popularité et y a tout sacrifié ; mais nous, nous ne pouvons rien pour vous ! » Sur quoi il renvoyait les pauvres sans les secourir. Alors saint Grégoire lui apparut trois fois, et le gronda doucement de sa dureté comme de son injustice. Mais le pape ne prit aucun soin de s’amender. La quatrième fois, Grégoire lui apparut avec un visage terrible et le frappa à la tête : et le pape mourut peu de temps après.
Pendant que la même famine durait encore, quelques envieux commencèrent à déprécier saint Grégoire, affirmant qu’il avait gaspillé, en prodigue, tout le trésor de l’Eglise. Et, pour s’en venger sur sa mémoire, ils engagèrent le clergé à brûler les écrits du saint. On en brûla effectivement un certain nombre ; et l’on s’apprêtait à brûler le reste, lorsque le diacre Pierre, qui avait été le familier du saint, et à qui celui-ci avait dicté les quatre livres de ses Dialogues, s’opposa vivement à cette destruction. Il dit d’abord qu’elle ne pouvait servir à rien, les écrits du saint s’étant répandus dans toutes les parties du monde. Et il ajouta que c’était un horrible sacrilège de détruire l’œuvre d’un homme sur la tête duquel il avait vu si souvent descendre l’Esprit-Saint sous la forme d’une colombe. Et le diacre dit que, pour attester la vérité de cette affirmation, il était prêt à mourir aussitôt ; et il déclara que, s’il n’obtenait point la mort qu’il demandait, il consentirait à ce que les livres de son maître fussent détruits. Car saint Grégoire lui avait dit que, si jamais il révélait le miracle de la sainte colombe, il mourrait sur-le-champ. Après quoi le vénérable Pierre revêtit son costume solennel de diacre, et jura, sur les saints Evangiles, la vérité de ce qu’il avait affirmé ; et, au moment où il achevait son serment, son âme s’envola au ciel sans éprouver les douleurs de la mort.
XVII. Un moine du monastère de saint Grégoire avait amassé une somme d’argent. Alors le saint apparut en rêve à un autre moine et lui dit de signifier à son compagnon qu’il eût à distribuer son pécule et à faire pénitence, faute de quoi il mourrait le troisième jour. Ce qu’entendant, le moine, épouvanté, fit pénitence et distribua son pécule. Mais il n’en fut pas moins saisi d’une fièvre si forte que, pendant trois jours, il parut sur le point de rendre l’âme. Ses frères, l’entourant, chantaient des psaumes, jusqu’à ce que, le troisième jour, s’interrompant de chanter, ils se mirent à l’accabler de reproches. Mais voici que soudain le moine, revivant, et rouvrant les yeux avec un sourire, leur dit : « Que le Seigneur vous pardonne, mes frères, de m’avoir si durement jugé ! Et si désormais vous voyez quelqu’un en train de mourir, puissiez-vous lui accorder non des reproches, mais votre compassion ! Sachez donc que je viens de passer en jugement, avec un diable pour accusateur, et que, avec l’aide de saint Grégoire, j’ai bien répondu à toutes les objections de l’ennemi, sauf à une seule, que j’ai dû reconnaître pour fondée et à cause de laquelle j’ai subi ces trois jours de tortures. Puis il s’écria : « O André, André, tu périras dès cette année, toi qui, par tes mauvais conseils, m’as exposé à un tel danger ! » Et là-dessus le moine mourut. Or il y avait à Rome un certain André qui, à l’instant même où le moine le nomma ainsi par son nom, fut atteint d’un mal épouvantable, mais sans parvenir à mourir malgré ses souffrances. Et ce malheureux ayant appelé près de lui les moines du monastère, leur avoua que, sur son conseil, le moine défunt avait volé quelques-uns des manuscrits de la bibliothèque et les avait vendus à des étrangers. Et à peine eut-il achevé cette confession qu’il ferma les yeux et rendit l’âme.
XVIII. En un temps où l’office ambrosien était encore employé dans les églises plus volontiers que l’office grégorien, le pape Adrien réunit un concile qui décida que l’office grégorien devait seul être universellement observé. Et, conformément à cette décision, l’empereur Charlemagne obligeait, par des menaces et des supplices le clergé de toutes ses provinces à employer l’office grégorien, brûlait les livres de l’office ambrosien, et mettait en prison bon nombre de prêtres qui voulaient rester fidèles à cet office. Alors l’évêque saint Eugène conseilla au pape de rappeler le concile ; et ce nouveau concile décida que le missel ambrosien et le missel grégorien seraient placés, côte à côte, sur l’autel de Saint-Pierre, que les portes de l’église seraient fermées et cachetées du sceau des évêques et du concile ; et que ceux-ci, toute la nuit, prieraient Dieu de leur révéler, par quelque signe, lequel des deux offices devait être employé de préférence dans les églises. Et, tout cela ayant été fait, lorsqu’on rouvrit les portes de l’église, le lendemain matin, les deux missels qu’on avait laissés fermés furent trouvés tous deux également ouverts. Mais une autre version veut que le missel grégorien ait été miraculeusement divisé, et qu’on ait trouvé ses pages éparses sur l’autel, tandis que le missel ambrosien était ouvert, mais restait à la place où on l’avait mis : ce qui fut considéré comme un signe pour faire entendre que l’office grégorien devait se répandre à travers le monde, tandis que l’ambrosien devait continuer à être employé dans l’église de Saint-Ambroise. Et, en effet, c’est là ce que décidèrent les Pères du concile et qui est en usage aujourd’hui encore.
XIX. Le diacre Jean, qui a compilé la vie de saint Grégoire, raconte ceci. Un jour, pendant qu’il était occupé à son travail, un inconnu se montra devant lui, portant les signes sacerdotaux, et vêtu d’un manteau blanc si transparent qu’on voyait, par-dessous, le noir de la tunique. Cet inconnu s’approcha du diacre et éclata de rire. Et comme Jean lui demandait ce qui pouvait faire rire de la sorte un personnage aussi grave, il lui répondit : « C’est de te voir écrivant l’histoire de morts que tu n’as jamais connus de leur vivant ! » Et Jean lui dit : « Je n’ai pas connu personnellement saint Grégoire, c’est vrai, mais j’écris sur lui ce que l’on m’en a rapporté. » Et l’étranger : « Au reste, peu m’importe ce que tu fais ; mais moi, je ne cesserai pas de faire ce que je puis ! » Et, là-dessus, le voici qui éteint la lampe à la lumière de laquelle écrivait le diacre, et qui lui donne un coup si fort que le pauvre diacre s’imagine être tué. Alors se présente à lui saint Grégoire, ayant à sa droite saint Nicolas, à sa gauche le diacre Pierre ; et il lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et comme l’inconnu se cachait sous le lit, Grégoire prend des mains de Pierre une grande torche et brûle le visage de cet inconnu au point de le rendre noir, comme un Ethiopien. Une étincelle tombe alors sur le manteau blanc et le consume ; et cet inconnu, qui n’est autre que le diable, apparaît noir comme de la suie. Et le diacre Pierre dit à saint Grégoire : « En vérité nous l’avons bien noirci ! » Et Grégoire : « Ce n’est pas nous qui l’avons noirci, nous l’avons simplement fait paraître tel qu’il était ! » Sur quoi ils s’envolent, laissant dans la cellule de Jean un grande lumière.
XLVII
SAINT LONGIN, MARTYR
(15 mars)
Longin était le centurion qui avait été chargé par Pilate d’assister, avec ses soldats, à la crucifixion du Seigneur, et qui avait percé de sa lance le flanc divin. Il se convertit à la foi en voyant les signes qui suivirent la mort de Jésus, c’est-à-dire l’éclipse du soleil et le tremblement de terre. Mais on dit que ce qui contribua surtout à le convertir fut que, souffrant d’un mal d’yeux, il toucha par hasard ses yeux avec une goutte du sang du Christ, qui découlait le long de sa lance, et recouvra aussitôt la santé. Il renonça au service militaire, se fit instruire par les apôtres, et, pendant vingt-huit ans, mena la vie monastique à Césarée de Cappadoce, faisant de nombreuses conversions par sa parole et son exemple.
Il fut amené devant le gouverneur de la province, qui, sur son refus de sacrifier aux idoles, lui fit arracher toutes les dents et couper la langue. Mais Longin ne perdit point, pour cela, le don de la parole. Saisissant une hache, il se mit à briser toutes les idoles, en disant : « Si ce sont des dieux, qu’ils le fassent voir ! » Et de toutes les idoles sortirent des démons, qui entrèrent dans le corps du gouverneur et de ses compagnons. Et Longin dit à ces démons : « Pourquoi habitez-vous dans les idoles ? » Ils répondirent : « Nous nous logeons partout où n’est pas invoqué le nom du Christ et où ne figure pas le signe de la croix ! » Cependant le gouverneur avait perdu la vue. Et Longin lui dit : « Sache, mon pauvre ami, que tu ne pourras être guéri qu’après m’avoir tué ! Mais aussitôt que tu m’auras tué je prierai pour toi, et obtiendrai la guérison de ton corps et de ton âme ! » Le gouverneur lui fit donc trancher la tête ; après quoi, se prosternant devant son cadavre, il pleura et fit pénitence ; et aussitôt il recouvra la vue et la santé ; et il acheva sa vie dans les bonnes œuvres.