[9] Ce chapitre manque dans plusieurs manuscrits, et pourrait bien être une interpolation.
Nous allons raconter le martyre de Sophie et de ses trois filles, Foi, Espérance et Charité. C’est à sainte Sophie qu’est consacrée la cathédrale de Constantinople.
Cette sainte avait élevé ses filles sagement dans la crainte de Dieu. La première de ses filles avait onze ans, la seconde dix, et la troisième huit. Etant venue à Rome avec elles, et visitant les églises tous les dimanches, elle fut dénoncée à l’empereur Adrien, qui fut si frappé de la beauté des trois vierges qu’il offrit de les adopter comme ses propres filles. Mais les trois vierges refusent l’offre et se proclament chrétiennes. Alors Foi est rouée de coups par trente-six soldats. En second lieu, on lui arrache les mamelles, et des mamelles jaillit du sang, et du lait des blessures. Les spectateurs acclament la jeune fille, et celle-ci, toute joyeuse, insulte son persécuteur. En troisième lieu, elle est mise sur un gril ardent, en quatrième lieu plongée dans un mélange d’huile bouillante et de cire. Et comme tout cela ne lui fait aucun mal, en cinquième lieu on lui tranche la tête. Vient ensuite le tour de sa sœur Espérance ; mais elle, non plus, ne consent pas à sacrifier aux idoles. On la plonge dans un chaudron plein de graisse, de cire et de résine. Des gouttes tombant de ce chaudron brûlent les infidèles, mais la jeune fille ne souffre aucun mal. Enfin, on lui tranche la tête. La troisième fille, encore tout enfant, refuse à son tour de flatter Adrien et de lui obéir. Le cruel empereur lui fait rompre les membres ; il la fait fouetter ; il la fait jeter dans un four enflammé d’où sortent des étincelles qui tuent six mille païens ; mais la petite ne souffre aucun mal, et se promène parmi les flammes comme rayonnante d’or. On la perce alors de pointes de fer rouge, et on finit par lui trancher la tête : ainsi elle recueille la couronne du martyre.
La sainte mère ensevelit pieusement les restes de ses filles, puis, se couchant sur leur tombeau, elle dit : « Filles chéries, prenez-moi près de vous ! » Et aussitôt elle s’endormit en paix, et fut ensevelie avec ses filles. Et on doit la considérer comme triplement martyre, car elle a souffert de tous les supplices infligés à ses trois filles. Quant à l’empereur Adrien, il pourrit vivant et finit par crever, en avouant qu’il avait injustement torturé des saintes de Dieu.
LXXIX
SAINTS PRIME ET FÉLICIEN, MARTYRS
(9 juin)
Prime et Félicien furent dénoncés à Dioclétien par les prêtres des temples, qui affirmaient ne rien pouvoir obtenir de leurs dieux aussi longtemps que ces deux hommes refuseraient de sacrifier. Tous deux furent alors jetés en prison, mais un ange vint les délivrer. Ramenés devant l’empereur, et comme ils persistaient dans leur foi, ils furent cruellement frappés de lanières. Après quoi le préfet dit à Félicien, qui était un vieillard, d’avoir égard pour son âge et de sacrifier aux dieux. Mais Félicien : « Sur les quatre-vingts ans que j’ai vécus, en voici trente déjà que j’ai reconnu la vérité, et choisi de vivre pour mon Dieu, qui peut me délivrer de tes mains ! » Alors le préfet le fit ligoter, lui fit enfoncer des clous dans les mains et les pieds, et lui dit : « Tu resteras ainsi jusqu’à ce que tu aies cédé ! » Et comme le saint gardait un visage joyeux, il le fit de nouveau torturer et lui refusa toute nourriture. Puis, appelant devant lui saint Prime, qu’il avait séparé de son compagnon, il lui dit : « Ecoute, ton frère Félicien s’est soumis au décret de l’empereur, et il est maintenant en grand honneur au palais. Imite donc son exemple ! » Mais Prime : « Bien que tu sois fils du diable, tu as dit vrai en partie, lorsque tu as affirmé que mon frère s’était soumis à la volonté de l’empereur suprême, qui est Dieu ! » Le préfet, furieux, lui fit brûler les côtes, et lui fit verser dans la bouche du plomb bouillant, tout cela en présence de Félicien qu’il espérait effrayer : mais Prime avala le plomb avec délice, comme de l’eau fraîche. Alors le préfet fit lancer sur eux deux lions ; mais ceux-ci s’étendirent aussitôt à leurs pieds et restèrent là comme de doux agneaux. Des ours, qui furent ensuite lâchés contre les saints, se comportèrent de la même façon. Et à ce spectacle assistaient plus de douze mille personnes, dont cinq cents se convertirent au Seigneur. Enfin le préfet fit trancher la tête aux deux saints, et ordonna que leurs corps fussent jetés en pâture aux chiens et aux oiseaux. Mais ceux-ci n’osèrent y toucher, et les deux corps, recueillis par les chrétiens, furent pieusement ensevelis.
LXXX
SAINT BARNABÉ, APÔTRE
(11 juin)
Le lévite Barnabé, originaire de Chypre, était un des soixante-deux disciples du Seigneur. On trouve son nom très souvent cité dans les Actes des Apôtres, qui nous racontent ses voyages avec saint Paul, ses prédications et ses miracles. Le même livre nous apprend encore comment Barnabé s’est séparé de saint Paul. Un de leurs disciples, Jean, surnommé Marc, les avait quittés. Lorsqu’il revint, plein de repentir, Barnabé lui pardonna et consentit à le reprendre pour disciple, tandis que Paul, au contraire, s’y refusa. En quoi tous deux agirent par intention pieuse : car Barnabé pardonna par charité chrétienne, et l’inflexibilité de Paul lui fut commandée par la rigueur de sa justice. Et, d’ailleurs, cette séparation des deux saints fut sans doute inspirée d’en haut, afin que, s’étant séparés, ils pussent prêcher à un plus grand nombre de gens. Comme Barnabé se trouvait dans la ville d’Icone, le susdit Jean, son compagnon, vit apparaître un homme au visage resplendissant, qui lui dit : « Jean, sois ferme dans ta foi, car bientôt tu ne t’appelleras plus Jean, mais Sublime ! » Le disciple rapporta cette vision à son maître qui lui dit : « Ne révèle à personne ce que tu viens de voir, car, à moi aussi, le Seigneur est apparu cette nuit, m’a ordonné d’être ferme, et m’a promis que bientôt je recueillerais les récompenses éternelles ! » Et, la même nuit encore, saint Paul, qui prêchait également à Antioche, vit en rêve un ange qui lui dit : « Hâte-toi de te rendre à Jérusalem ! » Et comme Barnabé voulait se rendre dans l’île de Chypre, pour revoir encore ses parents, et que Paul se préparait au voyage de Jérusalem, l’Esprit-Saint fit qu’ils purent se dire adieu de la façon suivante. Paul ayant répété à Barnabé ce que lui avait dit l’ange, Barnabé répondit : « Que la volonté de Dieu soit faite ! Quant à moi, je vais en Chypre pour y finir ma vie : de telle sorte que je ne te reverrai plus ! » Puis il se jeta en pleurant aux pieds de saint Paul ; et celui-ci, plein de compassion, lui dit : Ne pleure pas, car c’est aussi la volonté de Dieu que tu ailles en Chypre. L’ange, en effet, m’a dit cette nuit de ne point m’opposer à ton départ, attendu qu’en Chypre tu opérerais de nombreux miracles, et recevrais la couronne du martyre. »
Barnabé se rendit donc en Chypre avec Jean. Il avait emporté avec lui l’Evangile de saint Matthieu : et, en posant cet évangile sur la tête des malades, il en guérissait un grand nombre, avec l’aide de Dieu. Comme ils sortaient de Chypre, ils rencontrèrent le mage Elymas, que saint Paul avait privé, pour un temps, de l’usage de ses yeux. Cet homme barra le passage aux deux chrétiens, et les empêcha d’entrer à Paphos. Mais un jour, devant les murs de cette ville, Barnabé vit une foule d’hommes et de femmes qui célébraient une fête, en courant tout nus. Il en fut si indigné qu’il maudit le temple de ces païens ; et aussitôt ce temple s’écroula, écrasant dans sa chute bon nombre de païens.
Enfin, Barnabé se rendit à Salamine, où le susdit Elymas souleva une sédition contre lui. Les Juifs de la ville s’emparèrent du saint, l’accablèrent d’injures, et le livrèrent au juge, en réclamant qu’il fût châtié. Quelque temps après, on apprit la prochaine arrivée à Salamine d’un certain Eusèbe, homme très influent, de la famille de Néron. Alors les Juifs, craignant que ce haut fonctionnaire n’arrachât de leurs mains Barnabé pour lui rendre la liberté, s’empressèrent de lui passer une corde au cou, de le traîner ainsi hors de la ville, et là, aussitôt, de le brûler vif. Puis ces impies, ne se trouvant pas encore rassasiés, enfermèrent les os du saint dans un vase de plomb, qu’ils résolurent de lancer à la mer. Mais Jean, son compagnon, s’étant levé de nuit, avec deux autres de ses disciples, s’emparèrent de ses reliques, et les ensevelirent secrètement dans une crypte, où elles demeurèrent ignorées jusque vers l’an 500, sous le règne de Zénon et le pontificat de Gélase. A cette date, elles révélèrent elles-mêmes leur présence, et furent ainsi découvertes. Ajoutons que saint Dorothée affirme que saint Barnabé, avant de venir à Antioche, a prêché à Rome et a été élu évêque de Milan.