LXXXIV
SAINTE MARINE, VIERGE
(18 juin)

Marine était fille unique. Son père, devenu veuf, entra dans un monastère ; et, ayant fait prendre à sa fille un costume masculin, il demanda à l’abbé et aux autres moines de recevoir dans le monastère son unique fils : ce qui lui fut accordé, de telle sorte que la jeune fille fut reçue parmi les moines, et porta le nom de frère Marin. Elle vivait très pieusement, et dans une obéissance parfaite. Quand elle eut vingt-sept ans, son père, sentant la mort approcher, l’appela à son chevet et lui dit de ne jamais révéler à personne qu’elle était une femme.

Or la jeune fille allait souvent aux champs avec la charrue et les bœufs, ou bien était chargée de rapporter du bois au monastère ; et souvent elle recevait l’hospitalité dans la maison d’un homme dont la fille, séduite par un soldat, était devenue grosse. Cette fille, interrogée, s’avisa d’affirmer qu’elle avait été violée par le frère Marin. Et celui-ci, interrogé à son tour, se reconnut coupable : en conséquence de quoi il fut aussitôt chassé du monastère. Pendant trois ans, il se tint devant la porte du monastère, ne se nourrissant que de miettes de pain. Quand l’enfant dont on le croyait père fut sevré, on le remit à l’abbé, qui le remit au frère Marin ; et pendant deux ans encore celui-ci en prit soin, supportant tout avec une extrême patience, sans cesser de rendre grâces à Dieu.

Enfin les frères, touchés de son humilité et de sa patience, le reprirent au monastère, où ils lui confièrent des besognes trop viles pour eux ; et lui, il acceptait tout gaîment, et faisait tout patiemment et pieusement. Après une longue vie de bonnes œuvres, il rendit son âme au Seigneur. Et pendant que ses frères lavaient son corps, qu’ils s’apprêtaient à ensevelir misérablement, comme le corps d’un grand pécheur, ils s’aperçurent que le frère Marin était une femme. Etonnés et effrayés, ils confessèrent avoir été durs et cruels envers la servante de Dieu ; et tous, se jetant à genoux, devant son cadavre, implorèrent le pardon de leur conduite. Son corps fut enseveli avec honneur dans la chapelle du monastère. Et quant à la fille qui l’avait accusée, elle fut possédée du démon, et avoua son crime ; mais, conduite au tombeau de la vierge, elle fut aussitôt guérie. A ce tombeau, aujourd’hui encore, le peuple vient de toutes parts ; et de nombreux miracles s’y accomplissent tous les jours.

LXXXV
SAINTS GERVAIS ET PROTAIS, MARTYRS
(19 juin)

I. Gervais et Protais, frères jumeaux, étaient fils de saint Vital et de sainte Valérie. Ayant donné tous leurs biens aux pauvres, ils vivaient avec saint Nazaire, qui se construisait un oratoire près d’Embrun, et à qui un enfant nommé Celse[10] apportait des pierres. Puis, lorsque les trois saints furent conduits vers l’empereur Néron, le petit Celse les suivait en se lamentant : et comme un des soldats lui avait donné un soufflet, Nazaire le gronda de sa cruauté : sur quoi, les soldats furieux, l’accablèrent de coups de pied, l’enfermèrent dans un cachot, et finirent par le jeter à l’eau. Gervais et Protais furent conduits à Milan, où ils furent bientôt rejoints par Nazaire, miraculeusement sauvé.

[10] Jacques de Voragine ajoute que cet enfant ne pouvait pas, vu les dates, être saint Celse, qui ne se joignit à saint Nazaire que beaucoup plus tard.

Or, dans le même temps, vint à Milan le comte Astase, qui partait en guerre contre les Marcomans ; et les païens accoururent à lui, lui déclarant que leurs dieux se refusaient à les protéger aussi longtemps que Gervais et Protais n’auraient pas été immolés. Les deux chrétiens furent donc sommés de sacrifier aux idoles. Et comme Gervais disait que toutes les idoles étaient sourdes et muettes, et que seul son Dieu pouvait donner la victoire, Astase, furieux, le fit frapper à mort de lanières plombées. Puis il fit venir Protais et lui dit : « Malheureux, évite de périr misérablement comme ton frère ! » Et Protais : « Qui de nous deux est malheureux, moi, qui ne le crains pas, ou toi qui me crains ? » Et Astase : « Eh ! misérable, comment peux-tu dire que je te craigne ? » Et Protais : « Tu crains que je ne te nuise, si je refuse de sacrifier à tes dieux : car si tu ne craignais pas cela, tu n’essaierais pas à me contraindre à ce sacrifice ! » Alors Astase le fit étendre sur un chevalet. Et Protais : « Je n’ai point de colère contre toi, comte, car je sais que les yeux de ton cœur sont aveugles ; mais plutôt j’ai pitié de toi, parce que tu ignores ce que tu fais. Continue donc à me supplicier, afin que je puisse partager avec mon frère la faveur de notre Maître ! » Astase lui fit trancher la tête. Et Philippe, serviteur du Christ, vint avec son fils, la nuit, prendre les corps des deux martyrs, qu’il ensevelit secrètement chez lui dans un sarcophage de pierre, déposant sous leurs têtes un écrit qui indiquait leur origine, leur vie, et les circonstances de leur mort. Et leur martyre eut lieu sous l’empereur Néron.

II. Les corps des deux saints restèrent longtemps cachés : ils furent découverts au temps de saint Ambroise, et de la façon que nous allons rapporter. Donc Ambroise se trouvait, une nuit, dans l’église des saints Nabor et Félix ; et comme, après avoir longtemps prié, il était tombé dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, deux beaux jeunes gens vêtus de blanc lui apparurent, priant avec lui, les bras étendus. Alors Ambroise demanda que, si c’était là une illusion, elle s’évanouît, et que, si c’était une réalité, elle se révélât de nouveau à lui. Et les deux jeunes gens lui apparurent de nouveau au chant du coq ; et, la nuit suivante, ils lui apparurent une troisième fois, mais cette fois en compagnie d’une autre personne, en qui il reconnut l’apôtre saint Paul. Et saint Paul lui dit : « Tu vois là deux jeunes gens qui, dédaignant tous les biens de la terre, ont fidèlement suivi mes leçons. Leurs corps habitent le lieu où tu te trouves. A douze pieds sous terre tu trouveras un coffre de pierre contenant leurs restes, ainsi qu’un écrit où tu apprendras leurs noms et l’histoire de leur fin. » Aussitôt saint Ambroise convoqua les évêques voisins : puis, creusant la terre, il entra le premier dans la fosse, et y trouva tout ce que lui avait dit saint Paul. Et bien que trois siècles et plus se fussent écoulés depuis la mort des deux saints, leurs corps étaient aussi intacts que s’ils n’étaient là que depuis la veille. Et une odeur délicieuse s’en exhalait. Et un aveugle, ayant touché le cercueil, recouvra la vue, et bien d’autres malades furent guéris par l’intercession des deux saints.

C’est le jour anniversaire de leur fête que fut rétablie la paix entre les Lombards et l’Empire romain. En souvenir de quoi le pape Grégoire ordonna que, dans l’introït de la messe et dans les autres offices, le jour de leur fête, fussent introduites des allusions à cette heureuse paix.