III. Au vingtième livre de sa Cité de Dieu, saint Augustin raconte que, en sa présence et en celle de l’empereur, un aveugle recouvra la vue, à Milan, devant le tombeau des, saints Gervais et Protais. Mais si cet aveugle était ou non celui dont nous avons parlé plus haut, c’est ce que nous ne saurions dire. Nous lisons dans le même livre qu’un jeune homme qui baignait son cheval dans un fleuve, près d’Hippone, fut attaqué par un démon et jeté à l’eau, à demi mort. Mais comme, le soir, on chantait dans l’église des saints Gervais et Protais, non loin de là, le jeune homme entra dans l’église et se cramponna à l’autel, d’où personne ne pouvait l’arracher. En vain le démon l’adjurait de s’éloigner de l’autel : il menaçait de se couper les membres, si on le faisait sortir. Et lorsque enfin il sortit, ses yeux jaillirent de l’orbite, et ne restèrent plus attachés que par une veine : mais, peu de jours après, par les mérites des saints Gervais et Protais, le jeune homme recouvra la santé ; et ses yeux, qu’on avait rentrés tant bien que mal dans les orbites, se rouvrirent à la lumière.
LXXXVI
LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE
(24 juin)
I. La nativité de saint Jean-Baptiste a été annoncée par un archange de la façon qu’on va lire. Le roi David, comme le raconte l’Histoire scholastique, voulant donner plus de développement au culte divin, institua vingt-quatre grands prêtres, dont l’un, supérieur aux autres, portait le titre de prince des prêtres. Et chacun des vingt-quatre, grands prêtres, à son tour, remplissait les fonctions de prince des prêtres pendant une semaine. La huitième semaine, le sort désigna, pour cette fonction, le grand prêtre Abias, de la famille duquel fut, plus tard, Zacharie. Or Zacharie et sa femme étaient parvenus à la vieillesse sans avoir d’enfants. Et un jour qu’il était entré dans le Temple, pour mettre de l’encens sur l’autel, pendant qu’une grande foule l’attendait au dehors, l’archange Gabriel lui apparut. Et comme Zacharie, à sa vue, s’effrayait, l’archange lui dit : « N’aie pas peur, Zacharie, car ta prière a été exaucée ! »
Nous devons dire ici en passant, d’après la Glosse, que c’est le propre des bons anges de rassurer aussitôt par des paroles bienveillantes ceux qu’ils effraient en leur apparaissant ; et, au contraire, les démons qui prennent la forme d’anges, dès qu’ils voient qu’on s’effraie de leur présence, ont coutume d’accroître encore la terreur qu’ils inspirent.
Gabriel annonça donc à Zacharie qu’il aurait un fils nommé Jean, qui jamais ne boirait de vin ni d’autre boisson fermentée, et qui, devant le trône du Seigneur, précéderait le prophète Elie lui-même en esprit et en vertu. Et Zacharie, considérant sa vieillesse et la stérilité de sa femme, eut des doutes, et, à la façon des Juifs, demanda à l’ange un signe matériel à l’appui de sa prédiction. Sur quoi l’ange, pour le punir de n’avoir point cru à sa parole, en manière de signe le rendit muet. Et lorsque Zacharie se présenta ensuite devant le peuple, et qu’on vit qu’il était devenu muet, il fit entendre, par des signes, qu’il avait eu une vision dans le Temple. Puis, ayant achevé la semaine de son office, il rentra dans sa maison, et Elisabeth conçut un enfant de ses œuvres, et, pendant cinq mois, elle se cacha, parce que, comme le dit saint Ambroise, elle avait honte d’être grosse à son âge, et qu’on la soupçonnât, dans sa vieillesse, de s’être abandonnée au plaisir de la chair : ce qui, d’autre part, ne l’empêchait point de se réjouir de ce que le Seigneur l’eût délivrée de l’opprobre de la stérilité, car c’est un opprobre, pour les femmes, de ne pas avoir ce fruit de leurs noces en vue duquel se célèbrent les noces, et par qui se justifie l’accouplement charnel.
Elisabeth était grosse de six mois, lorsque la bienheureuse Vierge Marie, qui avait déjà conçu le Sauveur, vint la voir pour la féliciter. Et, au moment où elle la saluait, saint Jean, déjà rempli de l’Esprit-Saint, et sentant l’approche du Fils de Dieu, se mit à bondir de joie dans le ventre de sa mère, comme pour saluer par ses mouvements celui qu’il ne pouvait pas encore saluer par la voix. Puis la sainte Vierge resta trois mois avec sa parente, la soignant dans sa grossesse ; et ce fut elle qui, de ses saintes mains, reçut l’enfant nouveau-né, et remplit, en quelque sorte, pour lui, l’office de sage-femme.
Le saint précurseur du Christ eut neuf privilèges singuliers : 1o sa naissance fut annoncée par le même ange qui annonça la naissance du Christ ; 2o il bondit dans le ventre de sa mère ; 3o il fut recueilli entre les bras de la Mère de Dieu ; 4o il délia, en naissant, la langue de son père ; 5o il institua le sacrement de baptême ; 6o il annonça la mission du Christ ; 7o il baptisa le Christ ; 8o il eut l’honneur d’être loué par-dessus tous par le Christ ; 9o il annonça la venue du Christ à ceux qui étaient dans les limbes. C’est à cause de ces neuf privilèges que le Seigneur le déclara un prophète, et plus qu’un prophète.
Sa nativité, selon maître Guillaume d’Auxerre, est célébrée par l’Eglise pour trois raisons : 1o parce qu’il fut sanctifié dès le ventre de sa mère ; 2o parce qu’il remplit dans la vie un rôle d’une importance exceptionnelle, étant venu comme un porte-lumière pour nous annoncer la joie du salut ; 3o parce que sa naissance même fut une cause de joie. En effet l’archange avait dit : « Et beaucoup se réjouiront de sa nativité. » Aussi est-ce juste que, nous aussi, nous nous en réjouissions.
Nous devons noter que ce jour de la nativité de saint Jean-Baptiste est aussi le jour où saint Jean l’Evangéliste rendit son âme à Dieu. Mais l’Eglise a placé la fête de l’Evangéliste trois jours après Noël, parce que c’est ce jour-là qu’a été consacrée la basilique élevée en son honneur, tandis que la fête de la nativité de saint Jean-Baptiste se célèbre le jour même où ce saint est né. D’où l’on doit bien se garder de conclure, cependant, que l’Evangéliste soit inférieur au Baptiste, comme le cadet à l’aîné. Et Dieu a même daigné nous apprendre, par un exemple formel, qu’il ne lui convenait pas que l’on discutât la question de savoir lequel des deux saints était le plus grand. Il y avait, en effet, deux savants théologiens dont l’un préférait saint Jean-Baptiste, l’autre saint Jean l’Evangéliste : si bien qu’ils convinrent d’un jour pour une discussion en règle. Et comme chacun s’inquiétait de recueillir des autorités et de bons arguments à l’appui de ses préférences, à chacun d’eux se montra le saint Jean qu’il préférait, et lui dit : « Nous nous accordons fort bien au ciel ; ne vous disputez donc pas sur la terre à notre sujet ! » Ce dont les deux docteurs se firent part l’un à l’autre ainsi qu’au peuple, en bénissant Dieu.
II. L’historiographe des Lombards, Paul, diacre de l’Eglise romaine et moine du Mont-Cassin, s’apprêtait un jour à bénir un cierge, lorsque tout à coup sa voix, auparavant très belle, s’enroua. Et, pour recouvrer sa voix, il composa en l’honneur de saint Jean l’hymne Ut queant laxis resonare fibris, où il demandait à Dieu que sa voix lui fût rendue, comme elle l’avait été autrefois à Zacharie.