Lorsque Décius fut de retour à Ephèse, Malchus, qui était allé en ville ce jour-là, revint, tout effrayé, dire à ses compagnons que l’empereur les cherchait pour le sacrifice aux idoles. Et tandis qu’ils étaient à table, causant entre eux avec des larmes, Dieu voulut que soudain ils s’endormissent tous les sept. Le matin suivant, comme Décius s’affligeait déjà de la perte d’aussi bons serviteurs, on lui dit que les sept officiers, après avoir donné leurs biens aux pauvres, étaient allés se cacher sur le mont Célion. Décius fit alors venir leurs parents et leur ordonna, sous peine de mort, de lui révéler tout ce qu’ils savaient. Les parents confirmèrent la dénonciation portée contre leurs fils, à qui ils ne pouvaient pardonner de s’être dépouillés de tous leurs biens. Et Décius, inspiré à son insu par l’esprit divin, fit obstruer de pierres l’entrée de la caverne où étaient les sept jeunes gens, afin qu’ils y mourussent d’épuisement. Ainsi fut fait ; et deux chrétiens Théodore et Rufin, placèrent secrètement parmi les pierres une relation du martyre des sept saints.
Or, longtemps après la mort de Décius et de toute sa génération, la trentième année de l’empire de Théodose, l’hérésie se répandit, en tous lieux, de ceux qui niaient la résurrection des morts. Et Théodose, en bon chrétien, était si désolé des progrès de cette hérésie impie que, retiré au fond de son palais, et couvert d’un cilice, il pleurait pendant des journées entières. Ce que voyant, Dieu, dans sa miséricorde, résolut de consoler le deuil des chrétiens et de les confirmer dans l’espoir de la résurrection des morts. Et c’est aux sept martyrs d’Ephèse qu’il confia l’honneur d’en porter témoignage.
Il inspira à un certain habitant d’Ephèse de faire construire des étables sur le mont Célion. Et lorsque les maçons ouvrirent la caverne, les sept dormants se réveillèrent, se saluèrent, comme s’ils n’avaient dormi qu’une nuit, et, se rappelant les angoisses de la veille, demandèrent à Malchus s’il savait ce que Décius avait décidé contre eux. Malchus répondit qu’il allait descendre en ville pour chercher du pain, et qu’il reviendrait le soir leur rapporter des nouvelles. Il prit cinq pièces de monnaie, sortit de la caverne, et fut un peu surpris des pierres qu’il trouva entassées devant l’entrée. Parvenu à la porte de la ville, il fut plus surpris encore de voir sur cette porte le signe de la croix. Il alla vers une autre porte, puis une autre encore : le signe de la croix se trouvait sur toutes, si bien que Malchus crut qu’il rêvait toujours. Poursuivant son chemin, il arriva au marché. Il entendit que tous y nommaient le Christ, et sa stupeur ne connut point de bornes. « Est-ce possible, demanda-t-il, que, dans cette ville où personne hier n’osait nommer le Christ, chacun le nomme librement aujourd’hui ? Et, d’ailleurs, cette ville n’est pas Ephèse, car les bâtiments y sont tout autres ; et cependant le lieu est le même, et il n’y a point d’autre ville aux environs ! » On lui dit que cette ville était bien Ephèse ; et peu s’en fallut que, se croyant fou, il ne s’en retournât aussitôt vers ses compagnons. Mais il voulut, tout de même, acheter du pain ; et le boulanger à qui il s’adressa considéra avec surprise les pièces de monnaie qu’il lui présentait. On lui demanda s’il avait découvert un trésor ancien. Et Malchus, persuadé qu’on allait le traîner devant l’empereur, supplia qu’on le laissât partir, sauf à garder l’argent et les pains. Mais les marchands, le retenant, lui dirent : « D’où es-tu, et où as-tu trouvé le trésor des anciens empereurs ? Dis-nous-le, pour que nous partagions avec toi : sinon, nous te dénoncerons ! » Et comme Malchus, épouvanté, ne savait que répondre, on lui passa une corde au cou, et on le traîna par les rues de la ville, et chacun se répétait que ce jeune homme avait découvert un trésor. En vain Malchus scrutait des yeux la foule, espérant y trouver un visage connu. Il ne voyait que des faces nouvelles ; et sa stupéfaction le rendait muet.
Ce qu’apprenant, l’évêque saint Martin et le proconsul Antipater le firent amener devant eux avec ses pièces d’argent et lui demandèrent où il avait trouvé ces vieilles pièces de monnaie. Il leur répondit qu’il n’avait rien trouvé, et que ces pièces venaient de la bourse de ses parents. On lui demanda d’où il était. Et lui : « Hé, d’ici, à moins que cette ville ne soit pas Ephèse ! » Et le proconsul : « Fais venir tes parents, pour qu’ils te reconnaissent ! » Il nomma ses parents : personne ne les connaissait. Et le proconsul : « Comment prétends-tu nous faire croire que cet argent te vienne de tes parents, quand les inscriptions qu’il porte sont vieilles de près de quatre cents ans, datant des premiers jours de l’empereur Décius ? Et comment oses-tu, jeune homme, tromper les sages et les anciens d’Ephèse ? Tu seras châtié si tu ne nous révèles où tu as trouvé cet argent ! » Alors Malchus leur dit : « O nom du ciel, seigneurs, répondez à ce que je vais vous demander, et je vous dirai ensuite tout ce qui est dans mon cœur. L’empereur Décius, qui était ici hier, où est-il à présent ? » Alors l’évêque : « Mon fils, il n’y a pas aujourd’hui sur terre d’empereur appelé Décius ; mais il y en avait un autrefois, il y a très longtemps. » Et Malchus : « Seigneur, je suis trop stupéfait, et personne ne me croit. Mais suivez-moi, je vous montrerai mes compagnons, sur le mont Célion, et vous les croirez ! Ce que je sais, c’est que nous fuyons la colère de l’empereur Décius, et que j’ai vu cet empereur rentrer hier ici, dans la ville d’Ephèse. »
Sur l’ordre de l’évêque, qui devinait là un dessein de Dieu le proconsul, le clergé, et une grande foule suivirent Malchus jusque dans la caverne ; et l’évêque, en y entrant, trouva parmi les pierres un écrit scellé de deux sceaux d’argent ; et il lut cet écrit à la foule assemblée. Il pénétra ensuite auprès des saints, qu’il trouva assis dans leur caverne, avec des visages rayonnants comme des roses en fleur. Aussitôt l’évêque et le proconsul avertirent Théodose, pour qu’il vînt assister au miracle de Dieu. Et Théodose, se levant du sac sur lequel il était étendu, et glorifiant Dieu, vint de Constantinople à Ephèse. Il monta jusqu’à la caverne, vit les saints, dont les visages rayonnaient comme des soleils, et, après s’être prosterné devant eux et les avoir embrassés, il s’écria en pleurant : « A vous voir, c’est comme si je voyais le Seigneur ressuscitant Lazare ! » Alors Maximien lui dit : « C’est pour toi que Dieu nous a ressuscités avant le jour de la grande résurrection, afin que tu n’aies point de doute sur la réalité de celle-ci ! » Puis, cela dit, tous les sept ils s’endormirent de nouveau, la tête penchée, et ils rendirent leurs âmes à Dieu.
L’empereur, après les avoir encore embrassés en pleurant, ordonna que l’on construisît pour eux des cercueils d’or. Mais, la même nuit, ils lui apparurent, et lui dirent que, de même qu’ils avaient jusque-là dormi dans la terre, et étaient ressuscités de la terre, c’était dans la terre encore qu’ils voulaient reposer jusqu’au jour de la résurrection suprême. Du moins Théodose fit orner leur sépulcre de pierres dorées. Et les évêques qui proclamaient la résurrection des morts obtinrent gain de cause. La légende veut que les sept saints aient dormi pendant 372 ans ; mais la chose est douteuse, car c’est en l’an 448 qu’ils ressuscitèrent, et Décius régna en l’an 252 : de sorte que, plus vraisemblablement, leur sommeil miraculeux ne dura que 196 ans.
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SAINTS NAZAIRE ET CELSE, MARTYRS
(28 Juillet)
La vie des saints Nazaire et Celse nous est racontée par saint Ambroise. Les uns veulent que ce soit d’après un livre des saints Gervais et Protais, d’autres, d’après un livre écrit par un philosophe ayant une dévotion spéciale pour saint Nazaire ; et l’on ajoute que le livre de ce philosophe fut placé dans le tombeau des deux saints par Cérasius, qui les ensevelit.
Nazaire était fils d’un noble Juif nommé Africain, et de sainte Perpétue, Romaine de grande famille qui avait été baptisée par l’apôtre saint Pierre. A l’âge de neuf ans, l’enfant s’étonnait beaucoup de voir que son père et sa mère observassent deux cultes différents, et que sa mère suivît la loi du baptême, tandis que son père suivait celle du sabbat. Et chacun de ses deux parents essayait de l’amener à sa foi : mais il hésitait, se demandant à laquelle des deux il devait adhérer. Enfin, par la grâce de Dieu, c’est à la foi de sa mère qu’il adhéra. Il reçut le baptême du saint pape Lin ; ce qu’apprenant, son père s’efforça de le détourner de sa sainte résolution en lui décrivant les innombrables supplices infligés aux chrétiens.
Notons en passant que, quand l’histoire raconte que Nazaire fut baptisé par le pape Lin, cela ne veut pas dire que saint Lin fût pape au moment du baptême, mais seulement qu’il devait plus tard devenir pape. Car Nazaire, ainsi qu’on le verra ci-dessous, survécut de nombreuses années à son baptême, et son martyre eut lieu sous le règne de Néron, sous le règne duquel eut aussi lieu le martyre de saint Pierre. Or on sait que saint Lin fut pape après la mort de saint Pierre.