Il n'était décidément plus question de pôle Nord. Le marquis de Ghiliac, comme il l'avait annoncé à Mme de Brayles, s'installait pour l'été et l'automne à Arnelles, ainsi que le démontrait l'arrivée de tout son personnel, de ses voitures et de ses chevaux. Cette année, Saint-Moritz, Ostende et Dinard l'attendraient en vain. Il leur préférerait, cette fois, les ombrages de son parc aux arbres séculaires, la floraison superbe de ses jardins, le calme majestueux des grands salles du château, — et peut-être aussi la jeune châtelaine.
Il s'était remis à la reconstitution de ces mémoires qu'il voulait faire publier avec une préface et des commentaires de lui. Pour ce travail, Valderez lui était, paraît-il, indispensable, aucun de ses secrétaires ne sachant comme elle déchiffrer ces écritures pâlies et ce vieux français quelquefois incorrect. La jeune femme fut donc sollicitée de venir passer quelques heures chaque jour dans son cabinet de travail, la bibliothèque, exposée au midi, étant fort chaude en cette saison. Le parfum détesté d'elle en avait disparu, les fleurs aux senteurs trop fortes en étaient bannies. Valderez n'aurait eu aucune raison pour refuser, en admettant qu'elle pût en avoir l'idée, — ce qui n'était pas, car elle savait que, quelle que fût la crainte qui l'obsédait encore, elle devait se prêter à un rapprochement, s'il le voulait.
Chaque jour, elle vint donc s'asseoir près de lui, dans la grande pièce d'un luxe si délicat, où les stores abaissés entretenaient une agréable fraîcheur. La lecture parfois laborieuse des manuscrits n'occupait pas toutes ces heures; M. de Ghiliac entretenait sa femme de maints sujets différents, et, en particulier, du roman dont il préparait le plan. Celui-ci fut soumis à Valderez, qui dut donner son avis et faire ses critiques. Or, Jusqu'ici, jamais pareil fait ne s'était produit. Demander conseil à une femme, lui, l'orgueilleux Ghiliac! Et accepter de voir ses idées discutées par une enfant de dix-neuf ans, qui se qualifiait elle-même sincèrement d'ignorante!
Mais cette enfant avait les yeux les plus merveilleusement expressifs qui se pussent voir, et de la petite bouche délicieuse sortaient des mots profonds, des appréciations délicates et élevées, qui semblaient probablement fort fignes d'attention à M. de Ghiliac, puisqu'il les sollicitait et les recueillait précieusement.
Son attitude des premiers jours n'avait pas varié. Sa courtoisie revêtait maintenant une nuance d'empressement chevaleresque, son regard sérieux avait, en se posant sur Valderez, une profondeur mystérieuse qui la faisait frémir, non de crainte, comme quelque temps auparavant, mais d'un émoi un peu anxieux. La gêne d'autrefois avait presque complètement disparu pour elle, devant cette attitude nouvelle qui transformait M. de Ghiliac. Et c'était fort heureux, car leurs rapports devenaient continuels. Ce n'étaient sans cesse que promenades, visites chez les châtelains d'alentour, séances de musique à deux, leçons d'équitation, de sports à la mode données par lui-même à la jeune femme, dont la souple adresse et les progrès rapides paraissaient ravir ce sportsman hors de pair.
Valderez se prêtait à tout avec une grâce aimable. Et ce qui n'avait été d'abord que soumission aux désirs de son mari devenait un plaisir, car elle était jeune, bien portante, accoutumée à l'exercice et à la fatigue par sa vie aux Hauts-Sapins, toute prête donc à goûter les longues promenades à cheval dans les sentiers pittoresques de la forêt d'Arnelles, ou les parties de tennis sous les vieux arbres centenaires, à l'heure matinale où la rosée des nuits rafraîchit encore l'atmosphère.
Et ils étaient presque toujours seuls tous deux, et Valderez se demandait toujours avec la même angoisse quel mystère se cachait sous ce regard si souvent fixé sur elle.
Une immense surprise lui avait été réservée peu de temps après le retour d'Elie, à propos du baptême de Benaki. M. de Ghiliac, le plus simplement du monde, déclara qu'il serait parrain, avec sa femme comme marraine. Tout Vrinières en fut ahuri. Et le curé, admis à faire la connaissance de ce paroissien si peu exemplaire, aperçu seulement de loin au cours de ses séjours à Arnelles, le trouva si différent de ce qu'il pensait, si aimable et si sérieux que, du coup, Elie gagna un admirateur de plus.
— Il est impossible que vous n'arriviez pas à vous entendre avec lui, madame, déclara-t-il à Valderez en la revoyant peu après. Qu'il ait eu des torts envers sa première femme, envers sa fille, envers vous aussi, je ne le nie pas. Mais cette nature-là doit avoir une certaine somme de loyauté, elle doit posséder des qualités qu'il s'agit pour vous de découvrir. La défiance vous glace, ma pauvre enfant; essayez chrétiennement de la surmonter, si vous voulez arriver à voir un jour tout malentendu cesser entre vous et lui.
Oui, la défiance était toujours là. Et le changement réel d'Elie venait encore augmenter la perplexité de la jeune femme. Elle le voyait très affectueux pour Guillemette, généreux et bon à l'égard de Dubiet, soucieux de procurer à Benaki une suffisante instruction, et une bonne éducation morale. Elle le voyait conduire sa femme et sa fille chaque dimanche à l'église dans le phaéton attelé de ces vives et superbes bêtes dont il aimait à dompter la fougue, et assister près d'elles à la messe. Quel sentiment le guidait en agissant ainsi? Pourquoi se montrait-il si différent de celui qu'elle avait connu quelques mois auparavant?