Valderez s'approcha d'une porte-fenêtre qu'elle ouvrit. L'air devenait presque irrespirable. De lourdes nuées noires tenaient des masses d'eau suspendues au-dessus de la terre et assombrissaient lugubrement les eaux du lac. Aucun souffle de vent n'agitait les feuillages, une immobilité pesante régnait dans l'atmosphère.
Du salon de musique, les sons du piano arrivaient à l'oreille de Valderez. Elle eût reconnu entre mille ce jeu souple et ferme, si profondément expressif, qu'elle avait écouté souvent avec un secret ravissement.
— Quand vous jouez, papa, maman écoute si bien qu'elle ne m'entend pas entrer, avait dit un jour Guillemette.
Et elle l'écoutait encore en ce moment, un peu frémissante, cherchant à saisir, sous les phrases musicales exprimées avec une exquise délicatesse, quelque chose de l'âme du musicien.
De sourds grondements se faisaient entendre. L'orage se rapprochait et de larges gouttes de pluie tombaient déjà, s'écrasant sur le sol de la terrasse.
Sa pensée se reportait vers Mme de Brayles. Cette jeune femme lui déplaisait de plus en plus. Son insinuation de tout à l'heure était complètement déplacée. Et il était impossible à Valderez de ne pas remarquer ses manoeuvres de coquetterie à peine déguisées autour d' Elie, — non moins d'ailleurs que la froideur de plus en plus accentuée de celui-ci à l'égard de son amie d'enfance.
Depuis quelque temps, Valderez se demandait si les torts de M. de Ghiliac envers sa première femme avaient été tels que semblaient le faire croire les paroles dites naguère par la marquise douairière, et celles prononcées tout à l'heure par Roberte. En tout cas, il n'était pas impossible que Fernande en eût aussi, qui pouvaient peut-être expliquer, sinon excuser complètement ceux de son mari. Claude l'avait montrée à Valderez frivole et exaltée, peu intelligente, incapable de comprendre une nature comme celle d'Elie, tellement jalouse qu'elle épiait toutes ses sorties et lui adressait des reproches accompagnés de crises de nerfs aussitôt que le moindre soupçon lui venait à l'esprit. Evidemment, ce n'était pas le moyen de gagner le coeur d'un homme de ce caractère.
Et au fond, maintenant, — bien qu'elle ne s'expliquât toujours pas son attitude le jour de leur mariage et les mois suivants, — Valderez le croyait bon, susceptible de procédés délicats, comme le démontrait sa conduite à son égard. Depuis quelque temps, elle sentait chaque jour s'écrouler, tout doucement, quelque chose de cette barrière qui s'était dressée entre eux. Et les prunelles bleues se faisaient si étrangement caressantes en se posant sur elle!
Un éclair enveloppa tout à coup la jeune femme. Un grondement sec se prolongea, faisant trembler les vitres.
Valderez recula machinalement. Une autre lueur fulgurante venait d'éclairer son esprit, lui montrant en toute clarté le sentiment qui s'était développé en elle, qui y régnait maintenant. Elle aimait Elie… elle l'aimait de telle sorte qu'elle souffrirait profondément s'il s'éloignait d'elle encore.