Oui, ce n'était plus le devoir seul, comme elle le croyait tout à l'heure, qui l'attachait à lui. Elle aimait cet homme énigmatique, amour timide et tremblant qui n'aurait osé se montrer et s'épanouir, car une défiance flottait toujours dans l'âme de Valderez, comme une trace subtile du poison versé par une main criminelle.

Et précisément, l'avertissement de sa belle-mère lui revenait à l'esprit: "Peut-être se plaira-t-il à faire naître en vous des impressions qu'il analysera ensuite dans un prochain roman." Ah! si cela était!… et s'il savait…

Non, il ne saurait pas! Elle lui déroberait son secret, tant qu'elle ignorerait ce qui se cachait sous la douceur tendre de ce regard qui faisait battre son coeur.

Elle répéta avec un mélange d'angoisse et de bonheur:

— Je l'aime!… Je l'aime!

Au dehors, la pluie tombait maintenant avec violence, et sans que la jeune femme, absorbée dans ses pensées, s'en aperçût, elle mouillait la robe de crêpe de Chine rose pâle ornée de délicates broderies, qui donnait aujourd'hui un éclat particulier à sa beauté.

Elle se rendait compte, maintenant, de l'impression produite sur lui par l'aveu naïvement fait de l'impossibilité où elle se trouvait de l'aimer. Une telle déclaration avait dû sembler singulièrement mortifiante à cet homme idolâtré, — venant surtout de cette humble jeune fille qu'il avait daigné choisir et qui devait exciter l'envie de toutes les femmes. Son orgueil n'avait pu le supporter, — et Valderez avait porté la peine de sa franchise. Avait-il peu à peu réfléchi? Se disposait-il à oublier et à pardonner?

Depuis un moment, le piano avait cessé de se faire entendre. Une silhouette masculine apparut tout à coup au seuil d'une porte restée ouverte, au moment où une nouvelle lueur éclairait la jeune femme immobile.

— Mais à quoi songez-vous donc? s'écria la voix d'Elie, vibrante et inquiète.

Saisie par cette apparition subite au moment où elle pensait à "lui" si intimement, Valderez sursauta et eut un mouvement en arrière.