— Mais non, pas moi! Je vous parle de ma femme. Allons, je vais m'expliquer…

Il s'enfonça un peu dans les coussins, d'un mouvement nonchalant. Sous la douce lueur de la petite lampe électrique voilée de jaune pâle, M. d'Essil voyait étinceler ses yeux profonds, que les cils voilaient d'ombre.

— … Je n'ai pas à vous apprendre que mon premier mariage fut une erreur. Jamais deux caractères ne furent moins faits pour s'entendre que celui de Fernande et le mien. Nous en avons souffert tous deux… et je me suis promis de ne jamais recommencer une expérience de ce genre. J'entends rester libre. Et cependant je souhaite me remarier, afin d'avoir un héritier de mon nom, car je suis le dernier de ma race. Ceci est la question principale. En outre, je ne serais pas fâché de donner une mère à la petite Guillemette, dont la santé, paraît-il, laisse fort à désirer, et dont les institutrices et gouvernantes procurent tant d'ennuis à ma mère, par suite de leur continuel changement.

— Alors, Elie?

— Alors, cher cousin, voici: je veux une jeune personne sérieuse, aimant les enfants, détestant le monde, heureuse de vivre toute l'année à Arnelles, et se contentant de me voir de temps à autre, sans se croire le droit de jamais rien exiger de moi. Je ne veux pas de frivolité, pas de goûts intellectuels ou artistiques trop prononcés. Il me faut une femme sérieuse, d'intelligence moyenne, mais de bon sens — et pas sentimentale, surtout! Oh! les femmes sentimentales, les romanesques, les exaltées! Et les pleurs, les crises nerveuses, les scènes de jalousie! ces scènes exaspérantes dont me gratifiait cette pauvre Fernande chaque fois qu'une idée lui passait par la tête!

Sa voix prenait des intonations presque dures, et une lueur d'irritation parut, pendant quelques secondes, dans son regard.

— Mais, mon cher ami, il y a tout à parier que n'importe quelle femme, si sérieuse qu'elle soit, sera éprise — et profondément éprise — d'un mari tel que vous, objecta en souriant M. d'Essil. C'est inévitable, voyez-vous.

— J'espère, si elle est telle que je le souhaite, lui faire comprendre l'inutilité et le danger d'un sentiment de cette sorte, s'adressant à moi qui serai à jamais incapable de le partager, répliqua M. de Ghiliac. Une femme raisonnable et non romanesque saisira aussitôt ce que j'attends d'elle, et pourra trouver encore quelque satisfaction dans une union de ce genre. Maintenant, venons au renseignement que je voulais vous demander: ne voyez-vous pas, parmi votre parenté et vos nombreuses connaissances de province, quelqu'un répondant à mes desiderata?

— Hum! avec des conditions pareilles, ce sera diablement difficile! Savez-vous, mon cher, qu'il faudrait une femme d'une raison presque surhumaine pour accepter de vivre en marge de l'existence mondaine de son mari, de se voir reléguée toute l'année à Arnelles, alors qu'elle pourrait être une des femmes les plus enviées de la terre, et goûter à tous les plaisirs que procure une fortune telle que la vôtre?

— J'en conviens, et au fond, je désespère presque de la découvrir.
Cependant, un hasard!… Une jeune fille très pieuse, peut-être?