— Mon cher ami, vous êtes d'une exigence!… Voyons… voyons…
M. d'Essil appuyait son front sur sa main, comme s'il tentait d'en faire sortir une idée, un souvenir. Elie, dans une de ses mains dégantées, froissait la fleur couleur de soufre. Une tiédeur exquise régnait dans cet intérieur capitonné, où flottait un parfum étrange, subtil et enivrant, qui imprégnait tous les objets à l'usage personnel de M. de Ghiliac.
M. d'Essil redressa tout à coup la tête.
— Attendez!… peut-être… Vous serait-il indifférent d'épouser une jeune fille pauvre, mais ce qui s'appelle complètement pauvre, à tel point que vous auriez à votre charge sa famille — père, mère, et six frères et soeurs plus jeunes?
— La question d'argent n'existe pas pour moi. Mais toute cette famille serait bien encombrante.
— Pas trop, probablement, car Mme de Noclare, toujours malade, ne
quitte jamais le Jura, où ils vivent tous dans leur castel des
Hauts-Sapins, à mi-montagne, là-bas, aux environs de Pontarlier.
Valderez, la fille aînée, est la filleule de ma femme…
— Valderez?… C'est Mme d'Essil qui lui a donné ce nom?
— Oui, c'est un des prénoms de Gilberte, une Comtoise, comme vous le savez. Il ne vous plaît pas?
— Mais si. Continuez, je vous prie.
— Cette enfant s'est vue obligée, toute jeune, de remplacer sa mère malade, de la soigner, de s'occuper de ses frères et soeurs, de conduire la maison avec des ressources qui se faisaient de plus en plus minimes, car le père, une cervelle vide, a perdu sa fortune, assez gentille à l'époque de son mariage, dans le jeu et les plaisirs. Maintenant, il mène aux Hauts-Sapins une existence nécessiteuse, sans avoir l'énergie de chercher une position qui puisse enrayer sa course vers la misère noire. Il est aigri, acariâtre, et je soupçonne la pauvre Valderez de n'être rien moins qu'heureuse chez elle, entre ce père toujours murmurant et cette mère affaiblie de corps et de volonté, avec le souci constant du lendemain et les mille soins de ménage qui retombent sur elle. J'imagine, mon cher, qu'on vous considérerait là comme un sauveur.