— … Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mère à Kultow, et était présentée au prince Ormanoff, un tout jeune homme alors, mais aussi orgueilleux, impénétrable et dédaigneux qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indifférente froideur tomba sur l'enfant… Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte changeante et mystérieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par leur froideur même enchaînèrent à jamais Varvara Dougloff. Au fond de son coeur, elle dressa un autel à celui qui ne daigna jamais s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour où il épousa Olga Serkine, elle pensa sérieusement à se donner la mort. Pourtant elle continua à vivre, trouvant malgré tout une âpre jouissance à le contempler, à entendre sa voix, à suivre de loin le sillage de son existence. Mais elle détestait Olga, naturellement… Et, un jour, une occasion favorable se présentant, elle "aida" l'accident qui coûta la vie à la femme et au fils de Serge Ormanoff.
Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement.
— Varvara!… Quelle épouvantable histoire me racontez-vous là? bégaya-t-elle.
Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara.
— Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre dédaignée espérait que, peut-être, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une créature était là, près de lui, qui ne demandait qu'à prendre la chaîne dont son despotisme avait chargé sa première femme, et qui, mieux encore que celle-ci, lui aurait livré son âme tout entière pour qu'il la pétrît, qu'il la transformât selon sa volonté. Hélas! il vous vit!… Et, cette fois, ce n'était pas Olga, cette créature insignifiante qui n'avait pour elle que sa beauté, mais qui n'était qu'une pâte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait jamais réellement aimée. Vous étiez une âme, vous, et c'est votre âme qui l'a vaincu. Par votre résistance à ses volontés, vous avez conquis l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!… Hâtez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la méprisée va se venger.
Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se lisait sur la physionomie de Varvara, convulsée par la passion… Et elle était seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement, malgré sa petite taille…
— … Je veux me venger de Serge, qui m'a chassée hier, et de vous que je hais. Il y aura tout à l'heure une criminelle de plus dans la famille… Qu'est-ce que vous dites de la manière dont votre belle-mère cherchait à se débarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de connaître ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est pourquoi j'ai engagé Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de ses moments d'ivrognerie, à vous l'apprendre. Elle était aussi jalouse, Catherine… Mais son moyen ne me plaît pas. Je préfère agir plus franchement. Tout d'abord, j'avais préparé ceci…
Elle sortait de dessous ses vêtements un long poignard.
— … Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se représentant sa Lise bien-aimée déchirée toute vivante par la dent des fauves, en croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce chose que la vengeance, princesse!
Elle approchait son visage, hideusement contracté, de celui de la jeune femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable à celui des fauves qui hurlaient, dehors, en réclamant leur proie. Déjà, les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonçaient leurs ongles aigus…