— Plus qu'à tout au monde? Sachez, Lise, que vous ne devez tenir à rien, sinon à me contenter, en tout et toujours… Mais ce n'est pas le moment d'une conversation de ce genre… ajouta-t-il d'un ton impératif en désignant les voitures et les piétons qui les croisaient.

Ils demeurèrent silencieux jusqu'à la villa. Dans l'âme de Lise s'agitait une anxiété atroce. Serge allait certainement lui demander raison de sa résistance, et elle s'apprêtait à lutter avec énergie, si elle ne pouvait le convaincre autrement.

Mais le prince paraissait avoir complètement oublié l'incident. Il se montra seulement, pendant les jours qui suivirent, un peu plus despote encore que de coutume, — sans doute pour bien pénétrer sa jeune femme de l'inutilité d'une révolte. Même lorsqu'elle était hors de sa présence, Lise sentait peser lourdement sur elle cette volonté tyrannique, qui s'exerçait sur les plus petits détails. La chaîne d'or que Serge lui avait attachée au poignet était vraiment symbolique: la princesse Ormanoff était une esclave, et le maître revendiquait jusqu'à la domination de sa conscience et de toute son âme.

Elle savait aussi maintenant quel rôle lui était dévolu près de cet étrange époux. Serge Ormanoff était un dilettante qui voulait voir autour de lui la beauté sous toutes ses formes. Parmi les raffinements de luxe et d'élégance exquise dont il s'entourait, l'un des principaux consistait dans la présence d'une jeune femme, très belle, aux mouvements souples, d'une grâce idéale, et dont les toilettes étaient un poème d'art délicat. Celles-ci devaient toujours s'harmoniser parfaitement avec le cadre dans lequel la jeune princesse était appelée à se trouver, à telle ou telle heure de la journée, et il était arrivé deux fois qu'elle avait dû changer de robe, celle dont Dâcha l'avait revêtue, d'après les instructions du prince pourtant, ayant choqué par un détail quelconque l'oeil d'esthète de Serge.

Elle n'était pour lui qu'un ornement de sa demeure, un plaisir pour ses yeux et pour son cerveau de grand seigneur artiste, comme les merveilles d'art qui remplissaient sa villa, comme les fleurs sans prix de ses jardins, comme les équipages dont la beauté n'avait pas d'égale dans cette luxueuse ville de Cannes elle-même.

Si inexpérimentée qu'elle fût, Lise était trop profondément intelligente, et de coeur trop délicat, pour ne pas avoir saisi au bout de quelques jours seulement cette particulière conception du rôle que la princesse Ormanoff devait tenir ici, et pour ne pas, surtout, en éprouver une souffrance secrète, mais intense. Ce rôle d'objet de luxe, de statue parée pour la représentation, qui aurait peut-être suffi à une nature ordinaire, révoltait déjà la jeune âme sérieuse, tendre et si réellement chrétienne de Lise.

Mais elle n'osait en laisser rien paraître. Serge lui inspirait une crainte telle qu'en entendant seulement son pas souple et ferme elle se sentait toujours agitée d'un frisson d'effroi.

C'était qu'il était pour elle, même dans ses meilleurs moments, une énigme redoutable. C'est qu'il était aussi le maître absolu et qu'elle se sentait toute petite, sans défense devant lui.

Elle comprit toute l'étendue de la domination qui pesait sur elle, quelques jours après son arrivée.

C'était une fin d'après-midi. Elle brodait dans le salon blanc et or qui avait les préférences de Serge. Le petit Sacha, la voyant seule, était venu s'asseoir près d'elle et causait gaiement. C'était un joli enfant, très vif, très ouvert. Seul de la famille, il inspirait à première vue à Lise une réelle sympathie.