— Ce n'est pas possible! Vous ne pouvez me défendre cela, Serge! Mme de Subrans a été pour moi comme une mère, j'aime Albéric et Anouchka…
D'un geste doux — les gestes du prince Ormanoff l'étaient d'ailleurs presque toujours — Serge détacha la petite main tremblante et la garda quelques secondes dans la sienne.
— Obéissez-moi sans chercher à comprendre mes raisons, Lise. Je veux qu'il en soit ainsi, cela doit vous suffire. Allez vite vous asseoir au piano, car je vois des larmes prêtes à paraître, et la musique aura peut-être le don de les refouler.
— Serge!
Elle le regardait avec supplication. Une contraction d'impatience passa sur le visage du prince, dont les yeux se détournèrent légèrement.
— C'est assez, Lise. La question est réglée maintenant.
Elle comprit qu'en effet il était inutile d'insister. Baissant la tête, elle alla s'asseoir devant le piano et commença le morceau demandé. Elle jouait machinalement, tout entière à la souffrance et à l'indignation qui gonflaient son coeur. Ainsi, il voulait la séquestrer en quelque sorte, la tenir dans le plus étroit esclavage! Il prétendait lui interdire jusqu'au souvenir même de sa famille, de la femme qui lui avait servi de mère!
Mme de Subrans ignorait-elle le véritable caractère de son cousin? Oui, certainement, car sans cela elle ne lui aurait pas accordé la main de cette enfant qu'elle aimait, la vouant ainsi à la souffrance pour toute sa vie. Et pourtant, s'il était vrai qu'elle connaissait la volonté de Serge de lui faire changer de religion, elle l'avait trompée sur ce point. Avec une profonde angoisse, Lise se demandait si sa belle-mère n'avait pas abusé de sa confiance et de son inexpérience pour lui faire contracter ce mariage… Mais dans quel but?
Serge s'était assis à quelque distance, de façon à avoir devant lui l'admirable profil éclairé par la douce lueur des lampes électriques. Il pouvait discerner le tremblement des petites lèvres roses retenant à grand'peine les sanglots qui montaient à la gorge de Lise, et le battement fébrile des longs cils noirs sur sa joue pâlie. Peut-être son âme de dilettante trouvait-elle un charme particulier à la façon infiniment triste, presque douloureuse, dont Lise interprétait cette rêverie.
En laissant s'éteindre sous ses doigts la dernière note, la jeune femme tourna un peu la tête et s'aperçut que le prince avait disparu.