Le repas terminé, Lise remonta aussitôt chez elle. Elle y trouva ses femmes de chambre, affairées autour des armoires, transportant des malles… Dâcha lui apprit que le prince avait donné l'ordre de passer la nuit à faire ses bagages et ceux de la princesse, tous deux partant le lendemain matin pour Kultow avec leurs serviteurs particuliers.

Kultow!… Le domaine immense où le prince Ormanoff régnait en quasi-souverain; la demeure ancestrale perdue dans la solitude neigeuse de la steppe. C'était l'exil, c'était la tyrannie impitoyable s'abattant sans obstacle sur la jeune épouse révoltée et sans défense, dont les plaintes seraient étouffées plus facilement là-bas.

Un moment, Lise chancela de terreur devant la perspective entrevue.
Mais elle se ressaisit aussitôt, et tandis qu'elle implorait du
Seigneur la force nécessaire, il lui sembla entendre la douce voix de
Gabriel qui répétait, comme autrefois: "La force de Dieu est avec vous.
Faites votre devoir et ne craignez rien."

IX

Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à Kultow à la nuit. Durant tout le voyage, Serge n'avait adressé à la jeune femme que les paroles absolument indispensables. A sa suite, elle pénétra dans l'immense demeure d'aspect féodal, dont l'intérieur, éclairé à profusion par l'électricité, était décoré avec une somptuosité extraordinaire et toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant.

— Voilà votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrêtant au premier étage. Jusqu'à nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y prendrez vos repas.

Lise eut un frémissement, mais ne protesta pas. Inclinant légèrement la tête pour prendre congé de son mari, elle entra dans cet appartement qui allait être sa prison — pour toujours sans doute.

Jusqu'à nouvel ordre… Cela voulait dire jusqu'à ce qu'elle se soumît sans réserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence équivalait donc pour elle à la réclusion perpétuelle, jusqu'à la mort.

Elle eut un court instant de désespoir, après lequel son habituel recours vers Dieu lui rendit le repos… Et les jours commencèrent à couler, interminables, dans l'atmosphère tiède entretenue par les calorifères et les doubles fenêtres. Lise n'avait pour s'occuper que quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient défaut. Elle manquait d'air et s'étiolait, perdant complètement l'appétit, se sentant devenir très faible et constatant dans la glace sa pâleur extrême et le cercle noir qui entourait ses yeux.

— Peut-être mourrai-je bientôt, songea-t-elle.