Et cette pensée lui fut très douce. C'était le seul moyen d'échapper à Serge Ormanoff, c'était la délivrance et le bonheur en Dieu, le seul réel et immuable.
Elle n'avait plus revu son mari. Par Dâcha, elle savait qu'il passait ses journées à la chasse. Elle avait appris aussi l'arrivée de Mme de Rühlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne était, paraît-il, d'humeur morose, car elle regrettait amèrement les plaisirs et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paraître devant son frère, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses fils jouissaient, M. de Rühlberg étant mort après avoir complètement ruiné femme et enfants.
Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnière. Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour elle le dévouement et les petits soins; car, déjà, la délicieuse nature de la jeune princesse, sa bonté angélique avaient conquis entièrement ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient d'admiration.
— Une enfant comme elle! disait Dâcha en levant les bras au ciel. Quand on pense que la princesse Olga, après cinq ans de mariage, tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle lui aurait obéi, c'est sûr! Mais celle-ci! Voilà une femme au moins, et non pas une serve toujours courbée sous le regard du maître!
— N'empêche qu'elle n'y résistera pas longtemps, pauvre belle petite princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tête.
De fait, le quinzième jour de cette réclusion, Dâcha s'effraya en constatant l'altération du visage de Lise. Et quand, dans l'après-midi, elle la vit glisser inanimée entre ses bras, prise de syncope, elle décida qu'il lui fallait prévenir le prince.
Précisément, ce jour-là, elle savait par Vassili qu'il était rentré en meilleure disposition que de coutume, à la suite d'une chasse à l'ours semée de péripéties, et au cours de laquelle il avait failli périr. C'était le bon moment pour lui faire cette communication, qui ramènerait sa pensée sur la prisonnière objet de son ressentiment, — et le ressentiment d'un Ormanoff était tout autre chose que celui du commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les hommes de cette famille, se trouvait en jeu.
Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-là, comme il sortait de son appartement à l'heure du dîner, et, en tremblant un peu, — car les vieux serviteurs eux-mêmes n'étaient jamais très à l'aise sous le regard troublant du prince Serge, — elle dit que la jeune princesse était malade.
— Sérieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage bougeât.
— Elle s'est évanouie cet après-midi, Altesse. Et elle ne mange plus, elle a une mine!…