Le lendemain, elle s'assit à table en face de son mari, dans la salle à manger aux proportions énormes, et où, sur des dressoirs d'ébène, s'étalaient d'incomparables pièces d'orfèvrerie. Il y avait là, outre la baronne, Varvara et les deux petits garçons, le précepteur de ceux-ci, un jeune Allemand à la barbe roussâtre et aux yeux fuyants, le docteur Vaguédine et le bibliothécaire de Kultow, un gros petite homme chauve qui semblait perpétuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il s'agissait de causer livres et littérature. Alors, son regard terne s'animait, sa langue, qui paraissait généralement embarrassée, se déliait comme par miracle, et il donnait fort bien la réplique au lettré très fin qu'était le prince Ormanoff.

Le docteur Vaguédine et Hans Brenner, le précepteur, tous deux fort instruits, se mêlaient à la conversation, à laquelle aucune des trois femmes présentes n'aurait osé prendre part. Le prince Serge n'admettait pas qu'une intelligence féminine, sur laquelle il avait quelque droit, s'ingérât dans des questions de ce genre.

Cet ostracisme ne gênait pas Mme de Rühlberg, dont la médiocrité intellectuelle était faite pour réjouir son frère. Varvara, elle, demeurait fidèle à son habitude de tenir les paupières à demi closes, de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais Lise s'intéressait extrêmement à ces conversations. Sa vive intelligence, dont la culture avait été fort avancée par les soins du bon M. Babille, était capable d'apprécier de tels entretiens. Et elle y prenait un goût d'autant plus vif qu'elle était privée maintenant de toute nourriture intellectuelle.

Cet intérêt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un soir, où la conversation s'était poursuivie au salon, le docteur Vaguédine lui dit en souriant:

— Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse?

— Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir! répondit-elle sincèrement.

Un regard étincelant et irrité se dirigea vers elle. Le docteur se mordit les lèvres en se traitant secrètement de maladroit. Qu'avait-il besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il n'occasionnât pas de ce chef des ennuis nouveaux à cette pauvre petite princesse, coupable de prendre intérêt à une conversation intelligente, au lieu de bâiller discrètement derrière son mouchoir, comme la défunte princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rühlberg!

Mais si le prince Serge était mécontent, il ne fit pas du moins éprouver les effets de cette contrariété à sa femme. Du reste, elle le voyait fort peu. Il était continuellement en chasse, soit seul, soit avec des hôtes qui venaient passer pour ce motif quelques jours à Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient réunis. Lise remplissait alors son rôle de maîtresse de maison avec une grâce exquise et une dignité à la fois souriante et grave que les invités du prince Ormanoff célébraient autant que sa beauté.

C'était maintenant presque toujours Mme de Rühlberg qui accompagnait sa belle-soeur dans ses promenades en traîneau ou à pied à travers le parc. Serge en avait exprimé le désir à Lydie, qui s'était inclinée aussitôt comme devant toutes les volontés de son frère. Celle-ci, du reste, ne lui paraissait pas désagréable. Lise était une compagne charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante, pour garder longtemps rancune à la jeune femme dont la révolte avait provoqué le départ de Cannes.

Quand elles s'en allaient à pied, Hermann et Sacha, les deux fils de Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lévriers du prince, deux bêtes magnifiques qui s'étaient prises d'ardente affection pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-là, Lise se sentait encore très enfant, elle se reprenait à la vie.