Sa santé s'améliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient beaucoup plus rares, l'appétit revenait un peu. Mais le beau visage restait pâle, le cerne diminuait à peine autour des yeux noirs où, presque constamment, demeurait une sereine mélancolie.

Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car elle n'avait à sa disposition que la broderie, qui la fatiguait très vite, et la musique, dont le docteur Vaguédine lui avait prescrit de ne pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tirées de la bibliothèque de la défunte princesse et seules permises par Serge. Elle souffrait de sa situation étrange, du glacial despotisme de son mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de ceux qu'elle aimait, — car si des lettres étaient arrivées de Péroulac, elle n'en avait jamais eu connaissance.

Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince n'était plus revenu sur la question qui avait amené l'exil de Lise. Il trouvait évidemment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refusé d'embrasser la sienne. Sans doute espérait-il que la lassitude se ferait sentir, ou que la tiédeur préparerait les voies à l'indifférence. Alors, elle serait à sa discrétion, il pétrirait à son gré cette jeune âme autrefois intransigeante.

Mais Lise savait qu'elle n'était pas seule, que la force divine la soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de résister victorieusement à l'implacable domination de Serge Ormanoff.

Même en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous les êtres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff, c'était une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles existaient même encore quelque peu à Kultow. L'autorité fermait les yeux, et les intéressés se gardaient de se plaindre, car, si le prince Serge aimait parfois les arguments frappants, il était par contre d'une extrême générosité et répandait sans compter l'or autour de lui, avec une sorte d'insouciance où semblait entrer beaucoup de mépris.

Pourtant, ce maître exigeant et altier s'était attiré des dévouements passionnés. Outre Vassili et Stépanek, le cosaque du prince, qui se partageaient ses faveurs, il y avait à Kultow une créature qui baisait la trace de ses pas. C'était Madia, la vieille "niania", qui avait soigné le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin du vieux château, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre sa voix brève lui dire:

— Bonjour, Madia. Comment vas-tu?

Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rühlberg lui avait présentée un jour. C'était une grande vieille osseuse, au teint jaune et aux yeux perçants. Elle s'était inclinée sur la main de Lise en murmurant:

— Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse!

Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle était toujours frappée de l'expression compatissante et douce de son regard, et du sourire qui entr'ouvrait sa bouche édentée.