Le comte Darowsky eut un léger froncement de sourcils. Le ton sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lèvres, et, s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit où évoluaient Mme de Rühlberg et le diplomate autrichien.
Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'élancèrent sur la glace. Lise put constater aussitôt qu'il était un incomparable patineur. Entraînée par lui, elle accomplissait de véritables prouesses… Et il l'emmenait loin, très loin, jusqu'à l'extrémité du lac, comme s'il eût souhaité soustraire à tous les yeux la délicieuse reine des neiges.
Elle se sentait très lasse, mais n'osait lui demander de s'arrêter.
Pourtant sa vue se brouillait, et tout à coup, un vertige la saisit.
— Serge!… je tombe!
L'élan était donné, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrêter presque aussitôt. D'un mouvement instinctif, Lise, défaillante, s'appuyait contre sa poitrine, se retenait à son cou… Et, pour la première fois de sa vie, elle était en proie à une hallucination: elle sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse qui murmurait: "Lise!… ma Lise!" Pendant quelques secondes elle ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-être. Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit complètement connaissance.
Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans le chalet, étendue sur un divan. Vers elle se penchait Mme de Rühlberg, un flacon de sels à la main… Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras croisés, avec son visage rigide des plus mauvais jours.
— Là, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de thé bien chaud, maintenant, et vous serez tout à fait remise.
— Vous allez la ramener à Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez pas parvenue à dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous abstiendrez de patinage.
Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet.
— Il est très mécontent! chuchota Mme de Rühlberg. Songez donc, il a été obligé de vous ramener dans ses bras depuis l'extrémité du lac! Si fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'était difficile quand même. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est irritant d'avoir une femme qui se pâme pour un rien et qui gêne toutes les parties.