C'était la première fois que Lydie prononçait de semblables paroles. Elle, si apathique en général, était aujourd'hui visiblement furieuse d'avoir à quitter le patinage.
Le pâle visage de Lise se couvrit de rougeur.
— Je ne veux gêner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule à
Kultow, et désormais, je vous laisserai faire vos parties en paix!
Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thadée
m'aidera à gagner le traîneau.
— Et Serge me fera une scène terrible. Merci bien! J'aime encore mieux me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore. Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite, Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hâte de se débarrasser de vous!
Lise ne répliqua rien et abaissa ses paupières sur ses yeux fatigués. Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait voir la mort toute proche. Quelle délivrance! Et personne ne la pleurerait, sauf peut-être Sacha, ses femmes de chambre et la vieille Madia. Le prince Ormanoff serait le premier à se réjouir de cette solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de pétrir à son gré cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade — même lorsqu'elle ne l'était devenue que par sa faute.
XI
Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain déployé pour lui toutes ses grâces. Un mariage avec ce parent jeune, riche et distingué lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui aurait permis d'échapper à la lourde tutelle de son frère. Mais Michel n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques années auparavant, une jeune femme très aimée et ne songeait aucunement à la remplacer à son foyer, où sa mère élevait les deux petits enfants qui étaient sa seule consolation.
Lydie n'ignorait aucunement ces détails. Mais elle se persuada — ou on lui persuada — que cette indifférence de son cousin était due surtout à la présence de Lise. Près de cette incomparable beauté, les plus jolies femmes ne paraissaient plus rien. De là, une sourde rancune envers la jeune princesse — rancune qui se manifestait par de petites piques, de petites méchancetés sournoises, des froideurs inexpliquées.
Mme de Rühlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle s'irritait secrètement de la préférence de sa belle-soeur pour Sacha, et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous. Le précepteur, lui aussi, avait pris en grippe Sacha, dont la franchise déplaisait à son âme tortueuse, et le punissait à propos de tout et de rien. Le pauvre enfant, entre sa mère, son frère et Hans Brunner, était loin d'être heureux. Il venait conter ses chagrins à Lise, qui le consolait avec de douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-même était l'objet d'une hostilité latente, qu'elle sentait s'épaississant autour d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il n'était pas jusqu'à l'obséquieuse et sournoise admiration du précepteur qui ne vînt encore augmenter ses ennuis.
Et le seul être qui eût pu délivrer Lise et Sacha de ces persécutions sourdes se renfermait dans une indifférence altière, dans une froideur écrasante, au retour de la chasse à laquelle il consacrait maintenant toutes ses journées, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse — à tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait à tout moment sa vie.