Toujours effacée, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme une ombre dans la princière demeure. Nul ne s'inquiétait de ce qu'elle faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de s'intéresser à elle. Mais elle s'était heurtée à une porte close. Varvara gardait jalousement le secret de son âme derrière ses paupières baissées.
Par Lydie, Lise savait qu'elle était la fille d'une cousine des Ormanoff, qui avait épousé malgré leur désapprobation un jeune homme de petite noblesse, lequel l'avait laissée veuve et sans ressources au bout de six ans de mariage. Elle avait végété avec sa fille jusqu'au jour où, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-père de Serge, elle était venue solliciter le secours de celui-ci, espérant trouver chez le très jeune homme qu'il était alors un peu moins de dureté que chez l'aïeul. Serge ignorait la compassion, mais il était généreux par nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer à Kultow, — mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient tolérées qu'à la condition de se faire oublier. C'était de là sans doute que datait l'attitude effacée de Varvara, et son allure d'ombre, glissante et terne.
La mère était morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais Varvara avait continué à mener la même existence silencieuse, suivant Lydie qui elle-même évoluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff, ayant autour d'elle un reflet du luxe qui régnait dans les résidences princières, et ne laissant jamais rien paraître des sentiments qui pouvaient agiter son âme, — reconnaissance, ou bien aigreur, envie peut-être.
Lise, si bonne et si délicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait songé qu'à la place de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait préféré travailler pour sauvegarder sa dignité et son indépendance. Que pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses longues journées? Lydie, questionnée un jour à ce sujet par sa belle-soeur, avait levé les épaules en répondant:
— Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est tellement insignifiante!
Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle était obligée de s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive, tout à fait irraisonnée. Mais par le fait même de ce sentiment qu'elle se reprochait, elle se croyait tenue à se montrer meilleure à son égard.
Ce fut guidée par ce motif qu'un jour, ayant appris au déjeuner que Mlle Dougloff était malade, — il régnait en ce moment à Kultow un vent de grippe, — Lise se dirigea vers son appartement situé dans une partie éloignée du château.
Elle s'arrêta, indécise, devant une porte entr'ouverte. Une voix sourdement irritée demanda:
— Est-ce vous enfin, Nadia?
Alors elle poussa la porte et entra en disant: