—Beaucoup appelleraient un crime cet accaparement d'une âme, cette destruction de l'étincelle divine… car, Sylvie, s'il est des passions condamnables, d'autres sont nobles et belles et honorent l'humanité. Indistinctement, vous avez tenté de détruire les unes et les autres, en traçant à ce jeune coeur une voie sévère et monotone, remplie de devoirs et privée de bonheur, puisque vous lui refusez la liberté morale et les rêves les plus légitimes… Mais ne craignez-vous pas que l'étincelle divine si bien refoulée ne jaillisse quelque jour, fulgurante et victorieuse, de cette âme comprimée par vous?
—Vous croyez à l'étincelle, à l'aveuglant éclair du coup de foudre? dit ironiquement Madame Norand. Pas moi, lorsqu'on sait en prémunir de bonne heure les jeunes imaginations. J'ai agi pour le bien d'Isabelle, et, soyez-en certain, elle sera plus heureuse que les jeunes mondaines ou les petites romanesques que je rencontre sans cesse sur ma route… Mais nos amis sont arrivés, j'entends la voix aiguë de Rouvet et la basse formidable de Cornelius Harbrecht. Venez, Marnel… A propos, je vous prierai de ne pas parler de ma petite-fille. Très peu de mes connaissances savent qu'elle vit près de moi, car je veux qu'elle demeure, même de nom, en dehors du monde qu'elle ne doit pas connaître. Si je vous en ai dit quelques mots, c'est en considération de notre amitié d'enfance continuée sans interruption jusqu'à ce jour, et équivalant ainsi à une parenté.
Il s'inclina en signe d'assentiment et la suivit dans le salon où se trouvaient réunies une vingtaine de personnes. Il y avait là les noms les plus connus du Paris littéraire, romanciers, poètes, écrivains en tous genres, et, au milieu d'eux, quelques femmes que leur talent mettait au rang des célébrités du jour… Parmi celles-là Madame Norand—Valentina dans le monde des lettres—occupait une place prépondérante tout autant par son énergie dominatrice et sa vaste intelligence qu'en raison du renom acquis par ses oeuvres. L'âge n'avait en rien diminué ses facultés, et les lettrés attendaient toujours avec impatience l'apparition de ces romans charpentés de main de maître, semés de subtiles analyses du coeur humain et teintés—de plus en plus fortement—d'une philosophie amère et douloureuse—oeuvres qu'un lecteur non prévenu eût attribuées sans hésitation à une intelligence masculine desséchée par le vent des désillusions et de l'égoïsme, et se réfugiant, lâche et désespérée, dans la négation du relèvement de l'âme après la chute ou la douleur, dans l'affreuse doctrine du néant.
Et cet écrivain était une femme, une mère et une aïeule.
… Isabelle et sa tante achevaient de prendre leur repas dans la chambre de Mademoiselle Bernardine, ainsi qu'il en était chaque fois que Madame Norand avait des hôtes. Malgré l'invitation qui lui en avait été faite une fois pour toutes, la vieille demoiselle, amie de la tranquillité et peu portée sur les choses de l'esprit, ne s'était jamais souciée de paraître à ces réceptions et préférait de beaucoup son tête à tête avec sa nièce, qui écoutait patiemment ses interminables histoires sur les faits et gestes des habitants d'Ubers, le village berrichon où s'élevait le petit castel de Mademoiselle Bernardine d'Effranges. Elle était la soeur cadette du défunt vicomte, père d'Isabelle, et n'avait pas connu sa nièce jusqu'à l'année précédente, où il lui était venu à l'esprit de faire un voyage à Paris. Madame Norand l'avait poliment invitée à demeurer quelque temps près de la jeune fille, car elle s'était vite aperçue que cette petite femme nulle et insignifiante était incapable de déranger ses plans. Cette nouvelle vie plaisait sans doute à Mademoiselle Bernardine, puisqu'elle ne parlait pas de départ et s'apprêtait au contraire à suivre Madame Norand à sa maison de campagne.
Isabelle enleva le couvert, et alors commença la partie de piquet, délassement quotidien de Mademoiselle d'Effranges. C'était un des rares moments où cette physionomie terne s'animait légèrement… Quant à Isabelle, rien de venait trahir sur son visage le plaisir ou l'ennui. Etait-elle même capable de ressentir l'un ou l'autre?… La question demeurait sans réponse devant le regard insondable de ces grands yeux bleus.
A neuf heures Isabelle, ayant souhaité le bonsoir à sa tante, se dirigea vers l'office. Là les assiettes fines, les tasses de transparente porcelaine, le cristal désespérément fragile attendaient ses mains adroites… La malhabile petite Julienne, non plus que Rose, dont les doigts étaient perclus de rhumatismes, ne touchaient jamais à ces objets de prix, et c'était Isabelle qui en était chargée—comme de bien d'autres besognes plus assujettissantes et plus dures destinées à tenir son esprit sans cesse occupé de choses matérielles.
De temps à autre, par les portes un instant entr'ouvertes, arrivaient des éclats de voix joyeuses ou le son du piano supérieurement travaillé par l'un des invités… Mais le blanc visage d'Isabelle restait impassible, et lentement, doucement, elle continuait à passer la serviette de fine toile sur les tasses précieuses, don d'une princesse russe admiratrice passionnée de Valentina. L'aimable grande dame se fût pâmée d'étonnement si elle avait pu apercevoir la besogne à laquelle se livrait la fille du vicomte d'Effranges et de l'élégante Lucienne Norand—la belle jeune fille qu'un impitoyable système d'éducation reléguait à l'office, parmi les servantes.
II
L'aube blafarde jetait sur la terre endormie une vague lueur. Du ciel bas et gris, chargé de pluie, tombait, avec une intense tristesse, ce froid particulier des commencements de jour qui pénètre l'âme autant que le corps. Un frissonnement semblait agiter les arbres, les bruyères, les fleurettes sauvages penchées au bord du torrent dont la masse d'eau grise striée d'écume glissait entre les falaises avec un grondement sourd.