—A quoi?… Mais uniquement à devenir une bonne femme d'intérieur. Je la marierai bientôt à quelque propriétaire campagnard qui trouvera en elle une compagne sérieuse et entendue, entièrement occupée de son mari, de ses enfants et de sa maison. Elle ne sera pas exaltée ou sentimentale, j'y ai veillé… Mon amour—trop fort—pour ma fille ne m'ayant causé qu'amertume et désillusion, je n'ai jamais cherché à rapprocher de moi Isabelle, et j'ai tout fait pour lui persuader qu'une affection quelconque entraîne inévitablement la douleur. Aussi est-elle devenue indifférente à tous et à toutes choses—condition expresse de bonheur.

—Epouvantable égoïsme, voulez-vous dire! s'écria M. Marnel dans un élan indigné. Oh! Sylvie, Sylvie, qu'avez-[vous] fait!… Et cette jeune fille ne s'est pas révoltée contre la vie que vous lui imposiez?

—Dans son enfance, bien souvent. Elle était vive, enthousiaste, excessivement désireuse d'apprendre… Mais nous avons mis ordre à ces tendances désastreuses,. Isabelle ne sait que ce que j'ai voulu lui faire connaître, et elle a compris depuis longtemps que la révolte était inutile, que rien ne me ferait fléchir, dit Madame Norand d'un ton de fermeté implacable. Aujourd'hui, elle est uniquement attachée à ses devoirs de ménagère, et les aspirations inutiles, les rêves sont morts en elle.

—Le croyez-vous?… Et vous était-il permis de pétrir cette jeune âme à votre fantaisie, de détruire en elle, sous prétexte de rêves, tout idéal, d'étouffer en quelque sorte sa destinée tracée par Dieu pour y substituer une autre conçue par vous?… Cela me semble excessif, Sylvie.

—La destinée de nos enfants est celle que nous leur faisons, dit-elle sèchement. J'en ai eu la preuve pour Lucienne.

—En partie, Sylvie, et à condition de ne pas contrarier les aspirations légitimes, l'instinct du beau et du bien que Dieu a mis dans l'âme humaine, à des degrés différents, afin de donner un but spécial à chaque vie.

—Vous parlez en chrétien fervent, dit Madame Norand avec une légère ironie. L'êtes-vous donc devenu dans vos voyages?

—Malheureusement non, répondit-il avec gravité. Je voudrais avoir ce bonheur… et, comme beaucoup, je me demande parfois ce qui me retient. L'habitude, sans doute, la lâcheté, que sais-je?… Mais, pour en revenir à votre petite-fille, je trouve que vous poussez trop loin votre système en refoulant complètement tous les élans de cette intelligence et de ce coeur.

Madame Norand demeura un instant silencieuse, remuant machinalement les feuillets épars devant elle. Enfin, elle leva d'un mouvement énergique sa tête hautaine.

—Tenez, Marnel, j'ai toujours pensé que l'imagination entrait pour une bonne part dans les souffrances humaines. Si cette folle ne venait agiter et troubler le coeur de l'homme, celui-ci connaîtrait plus de jours heureux… Eh bien! qu'ai-je fait pour Isabelle? J'ai affaibli son imagination, je l'ai à peu près supprimée en ne lui accordant pas les aliments nécessaires… oui, vraiment, je crois qu'elle n'a plus désormais que des désirs calmes et bornés. Chez elle, tout sera pondéré, réfléchi, plein de modération… En un mot, j'ai dirigé ce coeur de telle sorte qu'il ne reçoive la secousse d'aucune passion. N'est-ce pas l'idéal, le secret du bonheur?