—Oui, la fille de Lucienne, vicomtesse d'Effranges, dit-elle du même ton bref et saccadé.
—Elle ne ressemble pas à sa mère. C'est le type des d'Effranges, absolument… Elle m'a paru une ravissante personne, moins brillante, moins coquette que Lucienne, n'est-ce pas?… Je doute que l'élégante Lucienne Norand ait jamais consenti à revêtir cette modeste tenue de ménagère.
L'ombre se fit plus épaisse sur le front de son interlocutrice dont les lèvres se pincèrent nerveusement.
—Malheureusement, je ne l'y ai jamais forcée, dit-elle d'un ton où vibrait une émotion puissante. Si j'avais agi envers elle comme je l'ai fait pour Isabelle, elle vivrait encore, ma jolie Lucienne. Mais j'ai été faible… Pendant plusieurs années après mon mariage, uniquement occupée de mes travaux littéraires, de la renommée que j'ambitionnais, du succès, de la célébrité même qui m'arrivait alors que j'étais si jeune encore, je laissais mes enfants aux soins d'une gouvernante… Et cependant, je les aimais, je le compris le jour où mon second fils mourut d'une chute causée par l'imprudence d'une servante. Alors je rapprochai de moi Marcel et Lucienne, je m'occupai d'eux… mais surtout pour les gâter, car je ne pouvais résister au moindre caprice de ces êtres ravissants… Oui, on a vanté bien souvent ma force de caractère, mon invincible énergie, et, de fait, je n'ai jamais plié, excepté devant mes enfants. Aussi qu'est-il advenu?… Après une vie folle que lui payaient les sommes chaque année plus considérables gagnées par sa mère, Marcel Norand est mort à vingt-deux ans, des suites d'une blessure reçue en duel… et on a dit que c'était un bonheur pour sa mère, et pour lui, car la folie le guettait, et, déjà, avait commencé son oeuvre…
Sa voix avait pris un son rauque et elle passa lentement la main sur son front où se formaient de douloureuses rides.
—Comme vous avez souffert, ma pauvre Sylvie! dit M. Marnel d'un ton ému.
—Si j'ai souffert!… Mais le pire m'attendait encore. J'idolâtrais Lucienne, si radieusement jolie, si vive, tellement charmante qu'on ne pouvait la voir sans l'admirer. Depuis son enfance, elle n'avait jamais eu qu'un objectif: s'amuser… s'amuser toujours, briller, éblouir les autres, et moi je n'avais qu'un désir: l'y aider de tout mon pouvoir. Uniquement par orgueil, elle avait épousé à dix-huit ans le vicomte d'Effranges, riche et frivole gentilhomme qui la laissa veuve deux ans plus tard… A vingt-trois ans, Lucienne mourait, fatiguée, usée par une vie mondaine sans trêve ni répit qui avait brisé son tempérament délicat. Elle quittait la vie en m'accusant de sa mort… parce que je ne lui avais jamais rien refusé… parce que je l'avais trop aimée… Oui, elle a dit ce mot…
Quelque chose d'étrangement douloureux vibrait dans cette voix brève et cet énergique visage se contractait.
—… Aussi me suis-je juré que ma petite-fille ne pourrait me faire ce reproche. Elle ne sera pas une femme de lettres, une savante ou une artiste, j'ai expérimenté par moi-même le peu de satisfaction que l'on recueille de ces états. Bien moins encore elle ne connaîtra le monde, ses futilités, ses plaisirs… le monde qui m'a enlevé Lucienne… Et puisque j'ai tué ma fille en l'ayant trop aimée, je n'ai pas voulu courir ce risque avec Isabelle. Elle a été élevée dans une institution sévère où son instruction a reçu l'orientation indiquée par moi. L'absolu nécessaire en fait de lettres et de sciences, et, en revanche, beaucoup de travaux manuels, tel a été mon programme, scrupuleusement suivi par la directrice de cet établissement. Quand Isabelle en est sortie, je l'ai prise chez moi, mais ce programme s'y est maintenu. Ma petite-fille ne voit que quelques amies choisies par moi, c'est-à-dire sérieuses, bonnes ménagères et peu cultivées d'esprit; elle ne connaît rien des plaisirs du monde et est elle-même ignorée de mes relations. C'est elle qui s'occupe de tous les détails du ménage, qui aide mes vieux serviteurs—et, en passant, Marnel, je peux vous apprendre que je les conserve uniquement pour donner de l'occupation à Isabelle—et une occupation telle que je l'entends.
—Mais je ne comprends pas votre but! observa M. Marnel qui semblait abasourdi… A quoi destinez-vous votre petite-fille?