Elle eut un léger mouvement d'épaules.

—Que voulez-vous, Marnel, c'est la vie! dit-elle froidement. Un peu… très peu de bonheur, beaucoup de souffrances et de désillusions… et, en fin de compte, aucun autre espoir que le repos de la tombe, l'anéantissement final.

—Que dites-vous là, Sylvie! s'écria-t-il sans pouvoir retenir un geste de protestation. D'où vous viennent ces théories lamentablement amères?… Vous n'étiez pas ainsi désabusée, jadis.

—Parce que je croyais encore au bonheur, dit-elle d'un ton bas, plein d'amertume. Mais parlons de vous, Marnel, reprit-elle de son accent ordinaire. Ce voyage en Orient?…

—Absolument superbe! Je rapporte une moisson de documents et de notes précieuses pour les oeuvres qui sont là à l'état d'embryon, dit-il en se frappant le front. Eh! voilà cinq ans que j'ai quitté la France et que je voyage du Caucase aux Balkans, de Constantinople à Téhéran, sans compter mes petites fugues dans la Mandchourie et un séjour de trois mois au pays des rajahs. Bien des choses ont changé depuis… Mais, à propos, j'ai été stupéfié de retrouver encore vos vieux domestiques. Comment peuvent-ils s'en tirer, Sylvie?

—Cela marche fort bien, je vous assure. Ces braves gens me sont très attachés.

—Alors vous leur donnez des aides? dit-il en riant. Car, vraiment, je crois que vous seriez étrangement servie avec ces bons invalides seuls. Mais d'ailleurs, à propos d'aide, je crois en avoir aperçu une… une jeune personne qui m'a semblé—soit dit en passant—d'une apparence peu appropriée à cet état… C'est probablement une demoiselle de compagnie, une surveillante?

Un pli profond barra soudain le front de Madame Norand, tandis qu'une lueur de contrariété traversait son regard.

—C'est ma petite-fille, Isabelle d'Effranges, répondit-elle sèchement.

—La fille de votre jolie Lucienne.