Il s'interrompit, tandis que son regard extrêmement surpris se dirigeait vers la salle à manger. Là, sous la vive clarté répandue par le lustre, se dressait Isabelle, vêtue de sa modeste robe grise et de son tablier de servante… Mais ces détails vulgaires disparaissaient devant le charme délicat de cette blanche figure, devant la grâce naturelle de cette attitude.

Revenant rapidement de sa surprise, l'étranger rejoignit Martin qui avait été ouvrir la porte du salon. En passant devant la salle à manger, il s'inclina courtoisement. Un bref petit mouvement de tête lui répondit…Lorsqu'il fut passé, Isabelle sauta à terre et se dirigea d'un pas posé vers l'office, emportant l'escabeau qu'elle semblait avoir quelque peine à soulever.

Dans le salon, la voix affaiblie de Martin avait jeté ce nom:

—M. Marnel!

Une légère exclamation lui répondit, et, de la pièce voisine, sortit la grande et forte dame qu'Isabelle avait appelée grand'mère. Une extrême surprise, mêlée d'une satisfaction sincère, se lisait sur ce visage dominateur.

—Marnel!… d'où arrivez-vous donc? dit-elle en lui tendant la main avec un élan cordial qui devait être rare chez elle.

—Mais tout droit de Smyrne, ma chère amie! Ce retour était préparé depuis quelques mois, mais je voulais surprendre tous mes amis, selon ma coutume d'autrefois… vous rappelez-vous, Sylvie?

—Oui, c'était votre plaisir, et je vous en faisais toujours le reproche, Marnel. Mais je n'ai jamais réussi à vous corriger… Enfin, je vous pardonne cette fois en considération du contentement que me cause votre retour. Voici cinq ans, presque jour pour jour, que vous avez quitté Paris, Marnel… Venez par ici, nous serons plus tranquilles pour causer un peu, car mes premiers invités ne vont pas tarder à apparaître.

—En effet, je me suis rappelé que c'était le jour de votre dîner et de votre réception hebdomadaires, dit-il en la suivant dans la pièce voisine, vaste cabinet de travail garni de meubles anciens et de bronzes superbes. Une lampe très puissante était posée sur le bureau, éclairant les papiers épars et les volumes entr'ouverts.

—Vous travaillez toujours, Sylvie? continua-t-il en prenant place sur le fauteuil que lui désignait Madame Norand. J'ai lu vos dernières oeuvres et j'y ai retrouvé les qualités d'analyse, le style à la fois fort et charmeur qui ont fait connaître au monde entier le nom de Valentina… Mais, Sylvie, plus encore qu'autrefois, vos héros m'ont semblé singulièrement désenchantés et leur morale lamentablement triste et… désespérante.